Feue la salamandre — poèmes

« Mal à la cendre, mal à la cendre… »
Telle est la voix, qui en écho
Se perd – de miné­raux en miné­raux –
De la sala­mandre, la sala­mandre…

« Quel tison navrant saura m’atteindre,
Moi qui n’ai que cendres pour tis­ser ma peau ? »

 


Antre

Être de l’antre,
La paroi à gravir
Est parsemée d’appuis
Confortables,
D’abris séducteurs.

Traque l’inconfort.

Ces pierres d’achoppement
Ne servent qu’à t’hisser
Là où la roche plane et lisse
N’offre plus que le vertige
De l’escalade.

Œuvre sans filet,
La clef par dessus
La voûte.

* * *
*

 

Hier encore,
Encore hier
Le temps se croise,
Se décroisent les rumeurs
Du jour : le tumulte sifflote
Un air tranquille.

Bruits du temps d’antan.
Le monde est peuplé de fossiles
Mais seuls les os se souviennent.

* * *
*

 Le rêve du puisatier

Sur son sein, repose la goutte d’eau
Frémissante qui, cherchant un chemin – trop long
Pour être parcouru en un ruissellement
– Fraction de seconde où l’eau se serpente
Un rêve impalpable : S sans eau, le long du corps,
Qu’irriguent, la nuit, ses veines en dessous,
– L’écorce défait ses voiles de velours –
D’une pluie fine comme d’un courant d’air
La source des larmes et le cillement humide ?
En un ruissellement s’arrête.
Sur cette margelle joue
La scène
Du destin au repos,
Au fond du puits
Un cœur bat
quand
même.

 

 

 * * *
*

 

Répons

Qui peut répondre
Le blanc ourdit le blanc
Avec lequel il ne sait que dire
Sans paroles,  sans légende
Un feu a gravi les marches
De mes marges la braise
Obscure scrute le i ocellé
– Chrysalide de papier velours –
D’un ici ou d’un ailleurs

Qui peut répondre
Réponse du berger
Au vide qui l’entoure
Sur les franges les étincelles
Dans un crépitement à demi éteint
Redessine contre le tain usé du miroir
La voix blanche et opaque
Du Sphinx
— Ecce  homo —
Le blanc ourdit le blanc
D’un ci-gît.

 

Agglomérat

Sciure et sang
Fraîchement mariés
De ces épousailles sans lendemain
Mariage consumé
Iront rejoindre,
Portés par un vent…

– Mais était-ce bien un vent
Ce souffle passé par là ? –

De quelques pages,
En quelque livre
– Brisure de la ligne
Où sont inscrites les cendres
De ce qui n’eut lieu, un jour.

En quelque livre ou ailleurs,
La mort ravissante,
L’auto-fragmentaire.

 


* * *
*

 

Quand les yeux sont clos

Les sillons rêches et droits sont encore
A découvrir.
Dans la matrice inarticulée
Dans l’immobilité de la terre
Un bout d’ardoise s’effrite
Tombée du toit de l’automne

Trop d’équilibre soutenu par la pierre

Objet qui se vétuste

Un jour

A l’origine est ombre

La pluie a dû laver

Indélébile

Ici cette cendre sèche
En équilibre malade sur un fil

Sur le sol
Une cosse esquisse un râle
Ses coutures se délacent
Un grain veut aspirer à
(Inspirer)

L’aveuglante lumière

L’air lourd de l’été

Qui porte en son être le soufre poreux
De la naissance

* * *
*

 

Cette ombre inquiétude guète…

Ploiera-t-elle au frôlement de ce qui l’approche ?
Peurs inouïes
Enfouies dans la terreur silence, lâche, lâche
Un peu
Lâche un peu ce lest lent à remonter d’en bas,
Hors d’atteinte
Hors le hors
La langue blessée
Ou la luette interdite.

Pliera-t-elle au commencement du jour ?
Lorsque page et page, lit
Et porte, ce qui ne finit qu’un instant
Sont exil – retrait du trait – extrait
Attraction, pénible gravité.
A tâtons le guet se permet.
A-t-on légué sperme et
Œuf
Aux solitudes entées
Aux parfums de la nuit ?

Liera-t-elle encore le souffre au lait,
La main à l’acier, le gré au refus ?
Garde, garde de cette épée en amont
Du fil le tranchant de ta lecture
Ligature
Les lettres
La limite du corps
Le commun
Ou l’inutile
Le mors.

Lira-t-elle au disparu dans la chute
« Le désespoir apprend du désespéré
Le mot de l’insoumis
A rebours. »
Enseigne à l’orée de sa disparition,
La limite où s’efface
Le nivellement
D’une perte
Vive.

Ira-t-elle nourrir l’opacité du bosquet ?
Exégèse végétale
La fibre abrite encore une autre fibre
Tandis que la sève
Trace
Le chemin de sa dissolution
Trace
Le secret bourgeonnement
De son nom.

Râtelle-t-elle au large de la mer ?
Limons, limons le berceau
De notre enfance
Limaille de nos jeux : je vole,
Tu pistes, nous
brouillons
Nos verbes
Restes sans mémoire
Jetés – les dés – en pâture
Aux patelles.

A-t-elle… ?
– Peut-être…
Si guète encore cette ombre inquiétude.

* * *
*

 

Au bout de cette plume,
L’ange noir,
Ange de cachalot
Dans la mer blanche du hasard.

Avant d’être ange,
Je fus géomètre d’incendie :
Lors, j’agençais la danse des flammes
Pour en faire des nuées
De pages blanches
– Papier ligneux sans ligne,
Tout étant déjà rayé
d’avance – ;

Avant d’être ange,
Je fus témoin de paroles intarissables,
Sourcier et buveur
De cette eau – le long filet,
Ses mots dedans, sa voix après –
Témoin de mon nom inhabitable,
Foyer du verbe sentencieux,
L’eau est vive d’être morte.

Avant d’être ange,
L’eau est vive d’être morte.

.Mon noM.
– Symétrie parfaite –
Architecture spéculaire
De ma demeure où je sommeille
– le miroir a a ri ô rimel –,
Le nom dans l’interstice
Échappe au tain qui le regarde.

– Angel legnA –
Legna est le bois
qu’on brûle
Et dont je fis
Des pages blanches
– Papier ligneux sans ligne,
Tout étant déjà rayée
d’avance –

Avant d’être ange
J’ai allumé le feu
Qui fit de moi ce que je suis
Ange flamme, ange page.
Sur moi, les lignes je les écris
– Rayant d’avance

Ce qui invisible est d’habitude –.

* * *
*


 

Ecrire en marge

Feue la salamandre

Puisqu’il s’agit d’explorer ces labyrinthes enlacés et de faire sortir, par la lucarne, les choses qui, enfouies dedans, doivent franchir l’opacité des ces murs sinueux, je vous livrerai, de temps à autre, quelques uns de mes écrits. C’est un exercice affreux sur la pudeur qui accompagne cette publication : je ne suis pas poète, loin de là, à peine un écrivaillon, et si mes acrobaties verbales parfois me donnent l’illusion d’être un funambule sur la ligne qui rompt la blancheur de la page, il ne s’en dégage pas moins le même vertige, la même trouille du vide, que lorsque je me penche à une fenêtre perchée au quatorzième étage.

Feue la salamandre est un recueil de textes poétiques écrits il y a déjà pas mal d’années (1998-2000 si ma mémoire est bonne). Ces textes devaient s’insérer dans un cadre beaucoup plus vaste, une sorte de roman inachevé dont je reprendrai peut-être plus tard l’écriture. Ces poèmes au départ dispersés et fragmentaires dans le roman, j’ai eu envie de les rassembler et de les soumettre ici, à la croisée de deux couloirs de cet immense dédale.

J’en publierai un par jour dans les jours à venir pour ménager le suspens (mais aussi parce que j’ai beaucoup de travail et de lectures).

Pour commencer, un extrait du roman qui servira aussi de contexte. Je vous le résume brièvement : Victor fuit précipitamment l’Europe et le bruit des bottes nazies pour les États-Unis, tandis qu’Irena, sa future fiancé, reste en France où, semble-t-il, elle disparaît dans un incendie. Cet extrait est une lettre d’amour que Victor, devenu écrivain et poète, adresse à son amour morte. Les poèmes du recueil qui suivront évidemment sont de lui.


 

Irena.
Ma reine sans couronne, cette charmante de la nuit que je m’inventais durant les nuits de pleine lune, quand la clarté dévore les rideaux ou quand le sang, affluant dans les tempes, tambourine sur l’oreiller. Cette silhouette noctambule que je rêvais d’apprivoiser comme on apprivoise un parfum sauvage, de thym ou de lauriers rose. Cette Irena.

Irena.
Pouvait-elle, cette proue altière d’un naVire fendu en deux, savoir que, sous l’océan brûlant, les vagues à l’envers sont plus cruelles encore que celles du dessus. Salamandre aux yeux humides, au jaune piquant, le sel aurait-il eu raison de toi plus que le feu ? Demande à l’océan.

Irena.
Nous étions des enfants. Et la nuit, pour nous, morcelait ses étoiles qui nous piquaient les yeux comme ces acidulés que nous gardions le plus longtemps possible sous la langue. Nos cris d’enfants rieurs répondaient bruyamment aux météorites pressées de nous surprendre. Et moi, déjà, je n’avais de cesse d’observer ces deux étoiles fixes, bleu métallique, tournées vers le ciel envoûté… Je fermai alors les yeux, pressai fortement mon bonbon contre mon palais pour mieux en avaler le miel, et je les rouvrais, ces yeux, sur l’espace étincelant, la nuit morcelaire.

On finit toujours par croquer un peu.

Irena.
Le nom n’est rien pour qui n’est plus qu’un nom, et pourtant il m’arrive, ce nom : Irena, de le tourner dans tout les sens, d’en défaire méticuleusement les plis comme on défroisse une chemise restée trop longtemps dans la valise. Je te décachette, Irena, tendrement : à la vapeur d’eau pour ne pas laisser de trace, pour me permettre d’entrer en douceur dans ton secret effort de ne rien laisser transparaître, pour lire et relire ce que tes doigts avaient posé, là, à droite de la ligne rouge et pâle, d’une écriture appliquée, effacée par des embruns, légèrement bu par le papier un peu grossier – tu arrachais toujours ces petites pages de cahier d’écolier, sans doute pour me signifier la violente déchirure que tu ressentais à me voir si loin, au-delà de l’eau.

La plage déserte de sable blanc fut pour moi la seule marge possible de mes annotations.

Alors, quand de ce secret, j’avais pris connaissance je refermais ton nom avec la même douceur, toujours aussi ignorant de ce que j’avais trouvé. Ainsi j’ouvrais et refermais sans cesse les cinq lettres qu’il me restait de toi, et jouais avec ces multiples sans jamais me lasser.

I.R.E.N.A.
Sont les cinq lettres qu’il me reste de toi.

Irena.
Ce nom m’inspire la colère, plaquée sur les joues et nouée dans mon ventre. Quelle rage me dévore !

Pas plus que toi-même.

Non.

On ne peut être dévorer plus que tu ne l’es.

Irena.
Sur l’arène de ce sable blanc et salé, n’y a-t-il pas cette réserve, ce silence répété, – la mer absente, toujours déjà dans le flux du désir d’un reflux ; et le soleil, sur le sable, ne grave-t-il pas quelque chose comme d’interminables cercles –­ le pouvoir du magnifique au service du minuscule : confrontation de l’improbable. L’écriture de la sécheresse : le tarir et le raturer ensemble réunis.

Voir l’éclat du soleil sur le mica et partir…
Voir l’éclat du soleil sur le mica et (re-)partir…

La vie de la vague. Folle.

Irena. Souvent tu te demandais s’il était possible de manger avec un loup sans être dans sa propre assiette, et disant cela, tu me regardais, le soupçon dans l’œil : je n’étais pas loup, Irena. Tu le sais maintenant…

A suivre…

Ecrire en marge
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Fils unique, Stéphane Audeguy

Fils unique

Stéphane Audeguy,
folio Gallimard, 2006

 Roman historique et picaresque

J’avais lu La théorie des nuages avec une sorte de délectation non contenue, dans le bonheur de trouver un auteur. J’avais suivi comme une ombre la terne Virginie Latour, rencontré avec elle cet excentrique couturier d’Akira Kumo… Comme elle je restais suspendu aux lèvres de cette Shéhérazade d’un genre nouveau et suivais avec passion les histoires enchevêtrées de Luke Howard et de Richard Abercombie. Le tout avec comme fil directeur et cotonneux de simples et extraordinaires nuages. Ce livre m’avait littéralement soufflé par son inventivité, certes, mais plus encore par ce pouvoir narratif qui s’exerce sur le lecteur, cette espèce de voix singulière qui exerce au fil de la lecture une étrangeté familière, quelque chose de proche et lointain comme un nuage et enfin qui donne ce rare sentiment qu’on ne veut plus quitter le livre, pour rien au monde.

C’est dire si j’abordais Fils Unique avec une grande crainte. Pourtant sans avoir rien lu sur lui, ni même la quatrième, je l’ai acheté cet été… sans l’entamer de suite. J’aime bien retarder parfois la lecture, savoir que le livre est là, ouvert à ma curiosité, disponible en quelque sorte. Parfois il m’arrive même de l’oublier, mais comme je le mets suffisamment en évidence pour qu’il se rappelle à moi, cela ne dure guère très longtemps. Ce corollaire amoureux du livre participe à me mettre aussi en position de gourmet face au livre, de désir du lire.

J’avoue que le début m’a totalement dérouté : je ne m’attendais pas du tout à un roman « historique » et picaresque écrit dans une langue tellement différente que celle de la Théorie, une langue pourtant très bien maîtrisée qui embrasse le XVIIIe siècle, en pastiche les pourtours sans tomber dans la lourde caricature. En même temps, force est de reconnaître que Stéphane Audeguy n’est pas un auteur à recette et qu’il joue dés son second roman à surprendre le lecteur avec un univers et un style totalement différent.

L’idée centrale donc est de suivre François Rousseau, frère « disparu » du célèbre Jean-Jacques, à peine évoqué dans les Confessions dudit Jean-Jacques qui, par la cruauté d’un désir œdipien, laisse son frère pour mort (jusque devant le notaire pour hériter sans partage) afin de devenir l’enfant unique de son père. Ce frère inconnu, protagoniste et narrateur du roman, va traverser le siècle, survivre à ce frère qui le nia, voir et vivre ce siècle des Lumières de l’autre côté de la lorgnette, grandir avec la science, se baigner dans le libertinage, assister de très près à la Révolution, à ses corollaires, ses mythes et ses dégénérescences les plus absconses, pour être au final un témoin privilégié au plus près de ce siècle des lumières.

Autobiographie apocryphe et picaresque, Stéphane Audeguy joue avec la frontière ténue qui sépare la fiction et l’Histoire, sa fiction et le livre des Confessions.

Le roman est dense en personnages brossés avec précision, fourmille d’anecdotes et d’histoires enchâssées dont je vous laisse la surprise…

Du libertinage

On assiste à l’éducation sexuelle et sentimentale de François qui, en bon libertin, goûte à tout ce qui peut apporter une jouissance : depuis sa mère et Saint Fonds qui lui donnent ses premiers émois sexuels ; à Denise, la paysanne avec qui il découvre que le clitoris est la « preuve irréfutable de l’inexistence de Dieu » (formule qui pourrait être un précepte du libertinage et sur lequel il veut fonder une philosophie) ; jusqu’à Sophie, la féministe révolutionnaire, avec qui il découvre à 86 ans pour la première fois la profondeur du sentiment amoureux. En parallèle son apprentissage de la science des mécanismes prend le même chemin libertin : d’abord horloger, il utilise ensuite ses connaissances pour inventer diverses machines à jouir qui font le bonheur de la société parisienne… Sa folie conceptrice le pousse à imaginer pouvoir créer un automate capable de foutre comme un homme : l’Hercule. Obligé d’user de supercherie (et oui le rêve démiurgique a ses limites) pour arriver à cette fin (par l’adjonction d’un nain bien membré caché dans l’automate), il finit à la Bastille où il passe 30 ans de sa vie pour libertinage… en compagnie du Marquis de Sade (ce qui donne l’occasion de scènes cocasses et truculentes) dont il sauvera, juste avant la destruction de la prison, le manuscrit des 120 Journées de Sodome.

Finalement ce qui m’a le plus touché c’est de voir finalement qu’avec un destin si complètement éloigné de son frère, François est au moins aussi philosophe que le Rousseau que nous connaissons tous. A cette différence près que la philosophie de François est plus pragmatique, plus prosaïque, qu’elle s’incarne dans les corps. Car pour juger les hommes, pour s’ériger en moraliste, il ne faut pas se contenter de les observer : il faut les côtoyer de près, se fondre et être en eux, et pas toujours avec ce qui les élève et les rend meilleurs. Et François, de ce point de vue, accomplit une immersion complète dans son siècle : bonne et mauvaise société, noblesse décadente, maison de correction, bourgeoisie dévote, bordel chic, la Bastille et son marquis de Sade, commerçant véreux, mouvement féministe révolutionnaire, hospice de la Salpêtrière… tout y passe. Ce qui permet également au lecteur de se faire une idée assez complète et assez crue du XVIIIe siècle : l’Histoire (avec un grand H) ici se bâtit avant tout avec les petites histoires des petites gens médiocres, elles-même alors balayées par la vague de fond que forment les événements de la grande Histoire.

La dernière partie, où l’on voit la décadence qui a suivi très rapidement la liesse révolutionnaire, est d’un pessimisme noir (« Je marchais sans but dans ces nuits parisiennes où il n’y avait plus que des citoyens ; et j’avais toutes les peines du monde à y reconnaître des hommes« ) : embrassant par amour la cause des suffragettes menée par Sophie (« Il fallait bien que je participasse à la Révolution si je voulais participer à la vie de cette femme-là« ), François qui a toujours été assez optimiste, tout du moins stoïque ou indifférent, va s’éveiller au milieu du cauchemar de la stupidité du peuple devenu souverain (« tous ces chiens haineux se réclamaient de toi, Jean-Jacques« ) et de la Terreur. La cause de la liberté des femmes étant perdue, lui et Sophie vont vouloir tenter d’améliorer la condition des prostituées parquées à la Salpêtrière puis à Bicêtre. Le traitement totalement inhumain des femmes vérolées qu’ils vont y découvrir les horrifie et les font renoncer. S’attaquant au problème à la racine leur club va s’occuper des prostituées avant qu’elles ne sombrent et finissent à l’Hospice. La prostitution devenant prohibée et Sophie gênante, une coterie est montée contre elle et elle finit par mourir dans un attentat…

Ces pages montrent un François beaucoup plus lucide, sur lequel le monde ne glisse plus aussi légèrement comme auparavant, lucide mais complètement désillusionné sur les notions qui lui sont les plus chères : la liberté, l’égalité. Il se décide alors à écrire ce récit : ce qu’il réalise « en six mois sans se relire » (contrairement sans doute à Audeguy).

Le roman finit là où il a commencé, par la procession qui emmène Jean-Jacques au Panthéon. François est décidé : ses restes iront nourrir la terre qui a connu son frère et le manuscrit sera enterré dans la première tombe de celui-ci et le récit s’achève par ces mots :

Les gouttes d’eau les plus ténues viennent à bout des roches les plus dures, si l’on veut considérer l’immensité du temps. J’ai fait ce que j’ai pu pour ajouter, avec douceur, au désordre de ce monde. Rira bien qui rira le dernier.

En un mot comme en mille, j’ai adoré ce roman. Plein d’ironie et de perspicacité, ce roman, qui fait véritablement œuvre de fiction, nous enrichit de sa voix.


Poursuivre ses lectures :

Ecrire en marge
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Dans les dédales de la nouveauté !

« Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais; mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas! Et pourtant – je le dis en toute confiance – je sais que si rien ne se passait, il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent. »

Saint Augustin, Confessions, (vers 400), trad. E. Khodoss, livre XI, § XIV

Une réflexion qui m’est venue hier en parcourant les nimbes Ô combien gigantesque de la blogobulle littéraire.

Les rentrées littéraires sont des vagues gigantesques qui inondent le marché des lecteurs… Diable diantre ! marché des lecteurs ??? La littérature n’échapperait-elle pas à l’attraction mercantile de notre société dite moderne. La littérature a toujours été un marché. Les colporteurs de librairie de naguère et les éditeurs et libraires d’aujourd’hui ne démentent pas cet état de fait.

Outre la quantité littéraire on peut observer la « tendance » (comme le fait cet article de Fluctuat). Quelle attitude, quelle liberté de penser, de ressentir, peut adopter le lecteur face à l’immersion de l’appareil critique (et mercantile), face au flux gigantesque d’informations qu’abreuvent les maisons d’édition, face au système de la mode qui dirige inconsciemment nos désirs, les façonne (fashionne) et les stimule à souhait pour que s’exerce en nous le désir compulsif de possession (cqfd d’achat finalisé).

Je me rappelle Maurice Blanchot, cet auteur maintenant sans doute ô combien désuet et dépassé, qui dans l’Espace littéraire affirme que l’œuvre échappe à son auteur sitôt qu’elle est soumise au public. Que l’œuvre prenait en quelque sorte vie dés qu’elle entrait dans la sphère publique et que l’auteur s’en effaçait (sa célèbre mort de l’auteur)… Mais cela peut-être est-ce sans compter sur l’arsenal mis en branle par l’édition pour que l’œuvre n’échappe pas à son auteur, tout du moins à son éditeur. Arsenal qui comporte comme chacun sait son armée d’attachées de presse, ses colonnes blindées de critiques (ou de promoteurs), son parcours du combattant et ses passages médiatiques, ses victoires aux champs de bataille des concours incontournables pour étayer un succès garanti de l’œuvre et assurer la pérennité et la vie de son auteur. On est évidemment bien loin de s’interroger sur Qu’est-ce que la littérature, tout au plus met-on en action des règles de marketing de l’industrie culturelle et encore…

La blogosphère, dont on sait maintenant qu’elle est surveillée de très près par les unités marketing de toutes industries confondues (de la littérature au bricolage en passant par la taxidermie) pour repérer les leaders d’opinions qui feront les ventes de demain (ou les non ventes d’ailleurs si la critique est mauvaise), est maintenant éminemment impliquée dans ce processus de diffusion. Or si la télévision est tombée complètement dans le travers systématique de la publi-rédaction (de la promotion disent-ils, ça fait plus genre) par l’entremise des coproductions (lire par exemple sur la télé ce billet sur Point de vue) qui relient trop fortement l’arsenal critique de la télévision aux objets culturels dont elle serait sensée apportée un avis éclairé, les blogs doivent-ils subir le même sort ?

Cela fait réfléchir tout de même sur le rôle qu’on doit jouer, sur l’attitude (j’allais dire l’honnêteté intellectuelle) que l’on doit adopter quand on prend la parole publiquement en tant que blogueur. En tous les cas je me la pose maintenant, avant que d’aller plus loin dans ma démarche.

On blogue ce que l’on est ou ce qu’on voudrait qu’on croit qu’on est, une sorte de moi social et mythologique en somme. On exprime ses passions, on extériorise son introspection, on annote ses états d’esprit, ses coups de cœur, ses coups de blues, on bavarde aussi et puis on peut aussi délirer, mentir, jouer, s’enorgueillir, plagier, se faire plaisir… Le blogueur a une grande liberté puisque : 1. il est son propre rédac’chef (et de se fait soumis qu’à sa propre censure); 2. puisque les règles qui bornent la liberté d’expressions sont tout de même assez souples (même si on peut d’inquiéter d’une volonté de contrôle de plus en plus de la part de l’Etat) ; 3. il peut être soumis à la contradiction par le jeu des commentaires (mais dont il peut également à loisir censurer le flux) 4. etc.

Il a grande liberté, ce qui fait aussi qu’il a également une grande responsabilité dans ses choix éditoriaux. Je ne juge pas ici les choix éditoriaux de chacun car après tout chacun est libre d’emprunter les chemins qu’il lui semble bon de prendre dans son propre labyrinthe…

Moi mon labyrinthe je le voudrais un peu hors du temps, tout du moins éloigné du tumulte des turpitudes de l’immédiat, de la tendance, du « ça vient d’arriver c’est important »… Cela ne veut pas dire que je souhaite un labyrinthe musée, sorte de stèle à la gloire du passé, rendant hommage uniquement aux morts dans l’art, non. Le maître mot de mon labyrinthe est plutôt la liberté de conscience. Et pour tenter d’être libre de conscience, il faut s’arracher des systèmes dogmatiques multiples qui sont les nôtres tout en restant en éveil sur ce qu’il se passe. Et ne pas omettre l’errance, le vagabondage intellectuel qui est souvent le chemin des plus grandes découvertes. Aussi comme je l’ai fait, je ne m’interdirai pas de parler d’auteurs passés, de choses qui peuvent paraître désuètes et démodées au regard de notre vertigineuse spirale temporelle, mais je ne m’interdirai pas non plus de parler du présent et de l’actualité quand je le jugerai nécessaire.

Je me souviens d’une anecdote qui m’a marquée alors que je travaillais dans une bibliothèque : j’étais à la banque de prêt – en interface avec le public donc – et là une dame relativement âgée me demande une histoire romanesque… un truc un peu nouveau qui la surprenne. Une histoire romanesque, bien sûr il fallait entendre par là un roman, comme on dit si joliment, à l’eau de rose… mais un truc a l’eau de rose qui surprenne… alors là !?!?! Moi qui sortait fraîchement de ma licence de Lettres Modernes, un abîme ténébreux et sans fond se forma sous mes yeux… Une histoire romanesque… heu… – mon angoisse est perceptible sous les yeux soupçonneux de ma lectrice, une habituée des lieux, et dont, pétri de culpabilité, j’imaginais les pensées : « pffff… un nouveau qui n’y connait aux livres. Nous v’l’à bien ! » – Je cherche des yeux un titre qui pourrait m’inspirer. Il ne s’agit pas de balancer n’importe quoi : La lectrice me semble exigeante en la matière. Tout en parcourant des yeux les rayonnages, je me l’imagine en train de prendre le livre que je lui tends et de me questionner à son propos tout en parcourant la quatrième de couverture. Son impatience, je le sens, croît aussi proportionnellement que mon embarras (ô cauchemars que ces fois à l’école où interrogé sur une récitation, on bégaie, on cherche ses mots et on finit par avouer, les joues pourpres, le regard oblique, qu’on ne l’a pas apprise).

Et puis, d’un coup d’un seul, me vient une idée. Je lui dit soudainement : connaissez-vous Jane Austen. A l’époque par le truchement de Changement de décor de David Lodge et de Virginia Woolf, je m’étais penché sur l’auteure en question. Je n’en savais pas des choses très exhaustives mais suffisamment pour pouvoir en parler avec une certaine assurance.

Je sens que je pique là sa curiosité. Je file, d’un pas assuré à la lettre A – pourvu qu’il y en ait – et miracle mon regard tombe sur son nom… sur un gros ouvrage : Emma. Tout en parcourant avec elle la 4e, je lui vante alors les atouts et les charmes de Jane Austen, de la littérature anglaise… enfin bref ! ma lectrice est un peu dubitative… Une nouveauté du début du 19e siècle, sans doute qu’on ne lui a jamais faite celle-là… mais finalement je la convaincs d’essayer cette lecture.

Quelques jours plus tard, cette histoire m’était complètement sortie de l’esprit, voilà que ressurgit ma lectrice, le sourire au lèvres…

Ce n’est qu’une anecdote et ma lectrice aurait pu être complètement déçue par ce livre dont les critères d’écriture, il faut le souligner, sont aux antipodes de la littérature légère que recherchait cette personne. Mais elle a le don (oui parce qu’elle fait partie maintenant de ma mythologie) de me rappeler sans cesse le potentiel universel et hors le temps du livre, et par extension, du lecteur.


 

Lectures

  • Système de la Mode, Roland Barthes, Ed. du Seuil, 1967
  • L’espace littéraire ; Maurice BLANCHOT, éd. Gallimard, 1955
  • Changement de décor, David Lodge, Ed. Rivages Poche, 1991 (Changing Places, 1975 pour la première édition)
  • Emma, Jane Austen, Ed. 10/18, 1999
Ecrire en marge
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Inventaires à inventer

Puisque c’est un peu mon état d’esprit, j’avais un peu envie de vous parler d’inventaire…

« L’inventaire (latin inventus) est une liste exhaustive d’entités considérées comme un patrimoine immatériel ou une somme de biens afin d’en faciliter l’évaluation ou la gestion. » Wikipédia
L’opération consiste donc, simultanément, à énumérer et à mettre en mémoire (en le couchant par écrit par exemple) un certain nombre de choses… L’inventaire nous est familier : nous l’utilisons avec facilité pour faire les courses, pour préparer un déménagement, pour lister ce que nous avons déjà fait et ce qu’il nous reste à faire… Il sert souvent à énumérer les biens que l’on a pour en extraire ceux dont on manque : l’inventaire paraît donc, à bien des égards, un écrit empreint de matérialisme. Qu’ai-je donc que je n’ai point ?

Paradoxalement l’inventaire est aussi le mobile primitif de notre désir d’écriture.
Sans la nécessité d’établir un inventaire alimentaire, les sumériens n’aurait probablement pas inventé les fondements de l’écriture… la face du monde en eut été toute chamboulée : nous n’aurions jamais su que Gilgamesh courrait après l’éternité, les contes homériques se seraient perdus dans les bouches et les oreilles de ses contemporains, Socrate n’aurait pas écrit davantage mais Platon serait sans doute resté dans l’ombre de sa caverne, la bible n’aurait pas mis des siècles à être écrite, le lutrin aurait été improbable, la chanson de geste aurait été mimée, les chinois et par la suite Gutenberg auraient utilisé leur machine pour fabriquer des lasagnes, les édits resteraient inédits, les constitutions inconsistantes, la poésie évanescente, le roman fictif, le savoir gai et ignorant et vous ne seriez pas en train de lire ceci…

Force est de constater que le destin de l’humanité peut être suspendu, totalement dépendant d’une choses aussi insignifiante, aussi dérisoire qu’un inventaire… une futile liste des récoltes… C’est terrible et en même temps cela doit replacer de la modestie dans nos actions et nos ambitions de tous les jours. Le destin aime prendre des chemins de traverse qu’on ne peut calculer, c’est cela aussi qui rend fascinant notre labyrinthe humain, notre épopée errante.

Évidemment la poésie, et plus précisément le surréalisme, l’OuLiPo, s’est emparée de ce monument qu’est l’inventaire. L’inventaire sous la plume d’un Prévert ou d’un Perec renoue avec son sens premier d’inventio. Liste et invention sont alors réunies dans une même intention poétique. Il y a une force qui se dégage de cette accumulation, de ce fatras sans queue ni tête, quelque chose d’absurde qui dit forcément quelque chose de notre époque…

Boris Vian lui-même l’a exploré dans sa Complainte du Progrès où le lien amoureux est subordonné à la capitalisation d’objets hétéroclites… et quand l’amour s’en va chacun reprend ses biens… comme si les objets devenaient les seuls gages concrets de nos amours abstraites.

« Une triperie deux pierres trois fleurs un oiseau vingt-deux fossoyeurs un amour le raton laveur une madame untel un citron un pain un grand rayon de soleil une lame de fond un pantalon une porte avec son paillasson un Monsieur décoré de la légion d’honneur le raton laveur… »

Prévert égrène une collection de mots, et cette juxtaposition, d’où le verbe est exclu, sont autant de potentiels d’histoires et de destins… Cela me fait penser à la fascination qu’exerce sur moi les trains. Les trains, ces carrefours en mouvement de destins divers et variés, de sentiments hétéroclites et contrastés, collection d’humains à forte valeur socio-anthropologique ajoutée. Ce sont des inventaires hasardeux de nos vies assemblés uniquement par le besoin impérieux d’un voyage, pour une période plus ou moins courte… Inventaires qui favorisent les rencontres improbables ou les non rencontres prévisibles. La fascination vient également du fait du voyages, chacun étant en mouvement avec un mobile différent : celui là travaille loin de chez lui, ce couple aux regards un peu tristes tente un voyage pour renouer des liens amoureux, cette jeune fille vit concrètement les premières heures de son émancipation et va retrouver sa chambre universitaire, celui-là fuit les soucis, cette dame va au chevet de sa soeur malade… Le jeu des probabilités ici montre sa puissance face au potentiel de vies singulières.

Georges Perec aussi aurait pu choisir le train pour écrire La vie mode d’emploi, romans. Il choisit l’imaginaire 11, rue Simon-Crubellier et dresse les portraits d’un siècle de locataires… Il s’agira d’ « épuiser, non la totalité du monde – projet que son seul énoncé suffit à ruiner – mais un fragment constitué de celui-ci : face à l’inextricable incohérence du monde, il s’agira d’accomplir jusqu’au bout du programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible. » Réunir l’épars, l’absurde afin d’en trouver une quintessence : l’ambition est utopique mais l’oeuvre qui s’en dégage intensément riche… Inventaire socio-psycho-anthropologique, inventaire du souvenir également (« Je me souviens » est aussi cet inventaire des choses dont on se souvient et qui définit en permanence notre ontologie), inventaire de la forme littéraire… L’auteur de Penser/classer pousse à son paroxysme l’usage et l’usure de l’inventaire… Je ne peux conseiller que la (re)lecture de ses oeuvres.

Et vous ? quel inventaire est le vôtre ?

Ecrire en marge
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