Le labyrinthe comme désir perdu

Il est des labyrinthes où on se perd parfois, rapidement, au détour du premier carrefour rencontré. L’écriture et la lecture sont toujours pour moi ces labyrinthes où se joue une tension terrible entre mon propre désir incommensurable d’écriture et la trouille de m’y perdre dans ses méandres…

A cela s’ajoute les facilités (per)sifflantes (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ») du quotidien qui sont autant de prétextes, veules et décontenancés, à se dire qu’on s’est perdu en chemin, qu’il est déjà trop tard, qu’on attend on se sait quoi (Godot peut-être !), que ça reviendra, que la vie est ailleurs… et autres élucubrations auxquelles finalement on ne croit pas un mot.

Là ! j’avoue que je m’y suis vite perdu ! aussi vite que j’ai pu m’engouffrer dedans en fait ! Les désirs les plus fougueux peuvent être aussi les plus fugaces (amor fugit).

Enfin je vais tâcher de m’y retrouver et de redémarrer ce projet qui me tient à cœur.
Comme disait si bien R. Queneau : « C’est en écrivant qu’on devient écriveron ».

Je me suis préparé une belle liste de lectures dont je vous ferai part très bientôt et quelques billets d’Etymo(égo)logies.

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Etymo(égo)logies

 

…une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance. La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre.

Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957

… Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. II est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière…

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.
Du côté de chez Swann, 1913.

Manuscrit A la recherche du temps perdu, Marcel Proust

Les mots sont labyrinthiques… On peut les trouver au détour d’un dictionnaire dans une forme plus ou moins figée : là on tente de leur trouver un ou plusieurs sens communs, une plateforme collective qui œuvre à la grande communication globale des hommes dans la cité… Les significations de ces mots d’ailleurs évoluent dans le temps et concourent à remplir les pages ô combien passionnantes du Dictionnaire historique de la langue française (ouvrage collectif sous la direction d’Alain Rey, éd. Le Robert, 2006) qui parcourt les strates archéologiques de la langue.

Et puis il y a les autres mots… Ceux plus proches de nous, irréductibles et insolubles dans l’eau, happés par notre affectif, notre histoire, et qui constituent notre poésie et mythologie personnelle… La madeleine proustienne (gâteau galvaudé à l’excès et mis à toutes les sauces) est unique, ce gâteau que tout un chacun peut reconnaître, devient dans l’histoire de Marcel l’objet unique et infalsifiable d’un souvenir enfoui… sa madeleine, même si elle est empruntée au commun des mortels, ne ressemble à aucune autre… Elle est un trésor de la langue proustienne que nous n’effleurons de l’esprit que parce que Marcel Proust l’a rendue public dans un livre… Ces trésors cependant n’appartiennent pas qu’aux grands écrivains, chacun dans le quotidien use de mots qui, bien qu’ils aient un air de ressemblance avec des mots communs définis par le dictionnaire, désignent tout autre chose…

Ces mots participent à notre mythologie personnelle, et sont réinvestis totalement par notre imaginaire…

Cette rubrique tentera d’inventorier nos trésors lexicologiques, ces carrefours du langage labyrinthique qui constitue notre étymo(égo)logie…

Par ailleurs j’essaierai aussi de décrypter un autre type de vocabulaire qu’on appelle communément le « politiquement correct » mais que l’on devrait appelé le « langage policé »…

Quand les litotes nous prennent pour des linottes… ou quand les vessies finissent par nous éclairer…

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Du labyrinthe en préliminaire

La tour de Babel selon Bruegel l'Ancien

 

« L’univers (que d’autres appellent la Biblio­thèque) se com­pose d’un nombre indé­fini, et peut-être infini, de gale­ries hexa­go­nales, avec au centre de vastes puits d’aération bor­dés par des balus­trades basses. De cha­cun de ces hexa­gones on aper­çoit les étages infé­rieurs et supé­rieurs, inter­mi­na­ble­ment. La dis­tri­bu­tion des gale­ries est inva­riable. Vingt longues étagères, à rai­son de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hau­teur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un biblio­thé­caire nor­ma­le­ment consti­tué. Cha­cun des pans libres donne sur un cou­loir étroit, lequel débouche sur une autre gale­rie, iden­tique à la pre­mière et à toutes. A droite et à gauche du cou­loir il y a deux cabi­nets minus­cules. L’un per­met de dor­mir debout ; l’autre de satis­faire les besoins fécaux. A proxi­mité passe l’escalier en coli­ma­çon, qui s’abîme et s’élève à perte de vue. Dans le cou­loir il y a une glace, qui double fidè­le­ment les appa­rences. Les hommes en tirent conclu­sion que la Biblio­thèque n’est pas infi­nie; si elle l’était réel­le­ment, à quoi bon cette dupli­ca­tion illu­soire ? … »

Jorge Louis BORGES, « La Biblio­thèque de Babel » in Fic­tions,
Folio Gal­li­mard, trad. Ibarra

Tourne à gauche. Tourne à droite… Tout droit.
Encore une impasse ! Retour en arrière… Tourne à droite…

Le thème, la sym­bo­lique du laby­rinthe n’a de cesse de fas­ci­ner les hommes, de (dé-)façonner les esprits, de don­ner à la créa­ti­vité une errance par­ti­cu­lière… Toutes les époques, toutes les civi­li­sa­tions, tous les arte­facts humains ou les grandes œuvres faites de la main de l’homme se perdent (ou se retrouvent) dans le labyrinthe…

L’ambition de ce blog n’est pas de théo­ri­ser – voire de diva­guer – sur l’enchevêtrement des mul­tiples facettes du laby­rinthe (je four­ni­rai une bibliographie pour pro­lon­ger la réflexion sur le sujet), mais d’être le reflet sub­jec­tif (au milieu des laby­rin­thiques pages vir­tuelles qui com­posent l’internet) de mon propre labyrinthe.

Il y sera ques­tion de cultures, de créa­tion artis­tique, de lan­gage mais aussi de société… Ce sera également pour moi le lieu de publier mes écrits : poésie, prose, publication dans les revues…

Tout ce qui décore mon laby­rinthe inté­rieur, avec vue sur l’extérieur…

Le laby­rinthe est inépui­sable, par­ta­geons nos labyrinthes…

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