{"id":524,"date":"2009-03-17T12:18:44","date_gmt":"2009-03-17T10:18:44","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=524"},"modified":"2013-02-24T02:26:45","modified_gmt":"2013-02-24T01:26:45","slug":"si-beaux-dans-les-livres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=524","title":{"rendered":"&#8230;si beaux dans les livres"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle s\u2019occupa, les premiers jours, \u00e0 m\u00e9diter des changements dans sa maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des papiers neufs, repeindre l\u2019escalier et faire des bancs dans le jardin, tout autour du cadran solaire ; elle demanda m\u00eame comment s\u2019y prendre pour avoir un bassin \u00e0 jet d\u2019eau avec des poissons. Enfin son mari, sachant qu\u2019elle aimait \u00e0 se promener en voiture, trouva un boc d\u2019occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves et des garde-crotte en cuir piqu\u00e9, ressembla presque \u00e0 un tilbury.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroch\u00e9 \u00e0 l\u2019espagnolette d\u2019une fen\u00eatre, et bien d\u2019autres choses encore o\u00f9 Charles n\u2019avait jamais soup\u00e7onn\u00e9 de plaisir, composaient maintenant la continuit\u00e9 de son bonheur. Au lit, le matin, et c\u00f4te \u00e0 c\u00f4t\u00e9 sur l\u2019oreiller, il regardait la lumi\u00e8re du soleil passer parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient \u00e0 demi les pattes escalop\u00e9es de son bonnet. Vus de si pr\u00e8s, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs fois de suite ses paupi\u00e8res en s\u2019\u00e9veillant ; noirs \u00e0 l\u2019ombre et bleu fonc\u00e9 au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs successives, et qui plus \u00e9paisses dans le fond, allaient en s\u2019\u00e9claircissant vers la surface de l\u2019\u00e9mail. Son \u0153il, \u00e0 lui, se perdait dans ces profondeurs, et il s\u2019y voyait en petit jusqu\u2019aux \u00e9paules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entrouvert. Il se levait. Elle se mettait \u00e0 la fen\u00eatre pour le voir partir ; et elle restait accoud\u00e9e sur le bord, entre deux pots de g\u00e9raniums, v\u00eatue de son peignoir, qui \u00e9tait l\u00e2che autour d\u2019elle. Charles, dans la rue, bouclait ses \u00e9perons sur la borne ; et elle continuait \u00e0 lui parler d\u2019en haut, tout en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu\u2019elle soufflait vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l\u2019air des demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s\u2019accrocher aux crins mal peign\u00e9s de la vieille jument blanche, immobile \u00e0 la porte. Charles, \u00e0 cheval, lui envoyait un baiser ; elle r\u00e9pondait par un signe, elle refermait la fen\u00eatre, il partait. Et alors, sur la grande route qui \u00e9tendait sans en finir son long ruban de poussi\u00e8re, par les chemins creux o\u00f9 les arbres se courbaient en berceaux, dans les sentiers dont les bl\u00e9s lui montaient jusqu\u2019aux genoux, avec le soleil sur ses \u00e9paules et l\u2019air du matin \u00e0 ses narines, le c\u0153ur plein des f\u00e9licit\u00e9s de la nuit, l\u2019esprit tranquille, la chair contente, il s\u2019en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui m\u00e2chent encore, apr\u00e8s d\u00eener, le go\u00fbt des truffes qu\u2019ils dig\u00e8rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, qu\u2019avait-il eu de bon dans l\u2019existence ? \u00c9tait-ce son temps de coll\u00e8ge, o\u00f9 il restait enferm\u00e9 entre ces hauts murs, seul au milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que lui dans leurs classes, qu\u2019il faisait rire par son accent, qui se moquaient de ses habits, et dont les m\u00e8res venaient au parloir avec des p\u00e2tisseries dans leur manchon ? Etait-ce plus tard, lorsqu\u2019il \u00e9tudiait la m\u00e9decine et n\u2019avait jamais la bourse assez ronde pour payer la contredanse \u00e0 quelque petite ouvri\u00e8re qui f\u00fbt devenue sa ma\u00eetresse ? Ensuite il avait v\u00e9cu pendant quatorze mois avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, \u00e9taient froids comme des gla\u00e7ons. Mais, \u00e0 pr\u00e9sent, il poss\u00e9dait pour la vie cette jolie femme qu\u2019il adorait. L\u2019univers, pour lui, n\u2019exc\u00e9dait pas le tour soyeux de son jupon ; et il se reprochait de ne pas l\u2019aimer, il avait envie de la revoir ; il s\u2019en revenait vite, montait l\u2019escalier ; le c\u0153ur battant. Emma, dans sa chambre, \u00e9tait \u00e0 faire sa toilette ; il arrivait \u00e0 pas muets, il la baisait dans le dos, elle poussait un cri.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement \u00e0 son peigne, \u00e0 ses bagues, \u00e0 son fichu ; quelquefois, il lui donnait sur les joues de gros baisers \u00e0 pleine bouche, ou c\u2019\u00e9taient de petits baisers \u00e0 la file tout le long de son bras nu, depuis le bout des doigts jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9paule ; et elle le repoussait, \u00e0 demi souriante et ennuy\u00e9e, comme on fait \u00e0 un enfant qui se pend apr\u00e8s vous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant qu\u2019elle se mari\u00e2t, elle avait cru avoir de l\u2019amour ; mais le bonheur qui aurait d\u00fb r\u00e9sulter de cet amour n\u2019\u00e9tant pas venu, il fallait qu\u2019elle se f\u00fbt tromp\u00e9e, songeait-elle. Et Emma cherchait \u00e0 savoir ce que l\u2019on entendait au juste dans la vie par les mots de f\u00e9licit\u00e9, de passion et d\u2019ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.<\/p>\n<p><cite><em>Madame Bovary<\/em>, Gustave Flaubert, chap. 5<\/cite><\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/jean_auguste_dominique_ingres_008.jpg\" rel=\"lightbox[524]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" title=\"Odalisque \u00e0 l'esclave, Ingres\" alt=\"Odalisque \u00e0 l'esclave, Ingres\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/jean_auguste_dominique_ingres_008.jpg\" width=\"450\" height=\"322\" \/><\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: left;\">Bient\u00f4t une contre-enqu\u00eate sur cette sombre histoire&#8230;<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle s\u2019occupa, les premiers jours, \u00e0 m\u00e9diter des changements dans sa maison. 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