{"id":488,"date":"2009-03-12T20:16:35","date_gmt":"2009-03-12T19:16:35","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=488"},"modified":"2013-03-04T00:17:43","modified_gmt":"2013-03-03T23:17:43","slug":"autres-megeres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=488","title":{"rendered":"Autres m\u00e9g\u00e8res&#8230;"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p><strong>Le grand combat<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il l&#8217;emparouille te l&rsquo;endosque contre terre ;<br \/> Il le rague et le roup\u00e8te jusqu&rsquo;\u00e0 son dr\u00e2le ;<br \/> Il le prat\u00e8le et le libuque et lui baruffle les ouillais ;<br \/> Il le tocarde et le marmine,<br \/> Le manage rape \u00e0 ri et ripe \u00e0 ra.<br \/> Enfin il l&rsquo;\u00e9corcobalisse.<br \/> L&rsquo;autre h\u00e9site, s&rsquo;espudrine, se d\u00e9faisse, se torse et se ruine.<br \/> C&rsquo;en sera bient\u00f4t fini de lui ;<br \/> Il se reprise et s&#8217;emmargine&#8230; mais en vain<br \/> Le cerceau tombe qui a tant roul\u00e9.<br \/> Abrah ! Abrah ! Abrah !<br \/> Le pied a failli !<br \/> Le bras a cass\u00e9 !<br \/> Le sang a coul\u00e9 !<br \/> Fouille, fouille, fouille<br \/> Dans la marmite de son ventre est un grand secret<br \/> M\u00e9g\u00e8res alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;<br \/> On s&rsquo;\u00e9tonne, on s&rsquo;\u00e9tonne, on s&rsquo;\u00e9tonne<br \/> Et vous regarde,<br \/> On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.<\/p>\n<p><cite>Henri Michaux, <em>Qui je fus<\/em>, Gallimard, 1927<\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/michaux-lithographie.jpg\" rel=\"lightbox[488]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-489\" title=\"Lithographie, Henri Michaux\" alt=\"Lithographie, Henri Michaux\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/michaux-lithographie-283x350.jpg\" width=\"283\" height=\"350\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/michaux-lithographie-283x350.jpg 283w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/michaux-lithographie-150x185.jpg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/michaux-lithographie-200x246.jpg 200w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/michaux-lithographie.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 283px) 100vw, 283px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Magnifique po\u00e8me que celui-l\u00e0. On en rit, on en redemande&#8230; de ces mots qui sonnent comme une langue \u00e9trang\u00e8re, des mots \u00e9tranges et familiers, des mots qui chatouillent l&rsquo;oreille et l&rsquo;esprit. Ces mots pourtant sont d&rsquo;une violence extr\u00eame et contrastent avec l&rsquo;humour d\u00e9gag\u00e9 par leur sonorit\u00e9, leur hybridation famili\u00e8re &#8211; comme un Frankenstein mal remont\u00e9, on devine un bras, des yeux, des jambes, mais rien n&rsquo;est \u00e0 sa place&#8230; C&rsquo;est une sc\u00e8ne incroyable o\u00f9 le lecteur semble assister \u00e0 une rixe d&rsquo;une rare violence, et comme si d\u00e9tach\u00e9, si d\u00e9connect\u00e9 de cette violence, de ces coups qui pleuvent, il trouvait le courage d&rsquo;en rire, de voir dans les gestes agressifs, dans cette haine quasi gratuite, l&rsquo;expression d&rsquo;une pantomime bouffonne et burlesque. Ca rappelle aussi que le rire, m\u00eame le plus subtil et raffin\u00e9, peut d&rsquo;adosser \u00e0 une dose de cruaut\u00e9 et de violence&#8230;\u00a0 Que c&rsquo;est m\u00eame un des m\u00e9canismes du rire, Chaplin ne s&rsquo;y trompe pas : les situations de Charlot les plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es sont celles qui nous font le plus rire. C&rsquo;est un rire expiatoire bien s\u00fbr, une fa\u00e7on d&rsquo;exorciser nos propres craintes d&rsquo;\u00eatre la personne \u00e0 qui ces situations arrivent.\u00a0 Chaplin qui, bizarrement sans les mots, r\u00e9ussit parfaitement \u00e0 entrem\u00ealer de mani\u00e8re intime le rire et la tristesse, par le pouvoir de la po\u00e9sie, celle des images, celle de l&rsquo;homme face \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9&#8230; Car sa po\u00e9sie est avant tout sociale, politique&#8230; mais c&rsquo;est po\u00e9sie quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici, du fait du contraste \u00e9voqu\u00e9 au-dessus, le po\u00e8me semble h\u00e9siter entre un combat prosa\u00efque ou tellurique. Les termes prennent un tel envol, un tel gonflement exag\u00e9r\u00e9 et burlesque de la violence, qu&rsquo;on peut se demander si les protagonistes sont \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle humaine&#8230; Deux \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb, un semble offensif, l&rsquo;autre d\u00e9fensif. Dr\u00e2le, ouillais&#8230; rien ne permet de cerner un r\u00e9f\u00e9rentiel des personnages qui sont r\u00e9sum\u00e9s \u00e0 leurs seuls actes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cerceau tombe. Est-ce un enfant, pouss\u00e9 par la rage d&rsquo;un autre ? Ce cerceau qui tombe et brise le rythme, le cycle de ce qui roule sans cesse, est-ce un accident dans la succession des saisons, dans l&rsquo;orbite des plan\u00e8tes, dans le d\u00e9roulement r\u00e9gulier du temps ? La violence semble \u00eatre port\u00e9e sur les corps mais la cons\u00e9quence se\u00a0 cristallise dans ce cerceau, symbole de l&rsquo;enfance, de l&rsquo;insouciance ou de la perversion. Usure du cercle vicieux ? Image triste du cerceau continuant sa route sans l&rsquo;enfant qui le pousse, sugg\u00e9rant par l\u00e0 que l&rsquo;accident a eu lieu-hors champs, ce qui laisse la porte ouverte \u00e0 toutes les imaginations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite viennent des phrases incantatoires, des rituels magiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, une sorte de r\u00e9p\u00e9tition dans le but de se persuader&#8230; Abrah, fouille, on s&rsquo;\u00e9tonne&#8230; La langue devient ce cerceau qui roule et tombe ind\u00e9finiment, les mots reviennent comme un mot inscrit sur le cercle tournant. Entre ces mots : la cons\u00e9quence de toute cette violence, mais cette fois tout est au passif, au mode du constat : le pied, le bras, le sang ne sont pas des victimes mais comme des objets offerts dans leur alteration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arrivent le grand secret et les m\u00e9g\u00e8res. Les m\u00e9g\u00e8res&#8230; Quelles surprise ! hier je lis <em>les M\u00e9g\u00e8res de la Mer <\/em>de Ren\u00e9 Louis Des For\u00eats et aujourd&rsquo;hui je retombe sur les m\u00e9g\u00e8res de ce po\u00e8me de Michaux\u00a0 (que j&rsquo;ai relu \u00e0 propos d&rsquo;une discussion sur le possible de la phrase et sur le fait qu&rsquo;elle peut r\u00e9futer toute impossibilit\u00e9 de son d\u00e9roulement, oui je sais j&rsquo;ai parfois des discussions passionnantes)&#8230; Quoiqu&rsquo;il en soit, les m\u00e9g\u00e8res sont suffisamment absentes des po\u00e8mes pour en d\u00e9couvrir chez deux auteurs diff\u00e9rents, \u00e0 deux jours d&rsquo;intervalle (ah inconscient qui fait travailler ma m\u00e9moire, pourquoi n&rsquo;interviens-tu pas plus souvent !).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors les m\u00e9g\u00e8res ? Qui sont-elles ? Sont-elles apprivois\u00e9es ou sauvages, voire hostiles, comme ces sir\u00e8nes du po\u00e8me de Des For\u00eats. Ca m&rsquo;interroge forc\u00e9ment. J&rsquo;imagine la m\u00e9g\u00e8re du quartier, vieille femme r\u00e9p\u00e9tant sans cesse la m\u00eame histoire, sous des apparences diff\u00e9rentes. Histoires d\u00e9form\u00e9es, langage tordu, la m\u00e9disance qui revient comme la mar\u00e9e. Car la m\u00e9g\u00e8re c&rsquo;est avant tout la m\u00e9disante, la maldisante, celle qui dit mal en mal disant. Une sorte de cerceau du langage justement, un ressassement aride (et pourtant elles pleurent dans leur mouchoir) de la parole qui se tarit, de la parole qui trompe et qui va, en d\u00e9finitive, s&rsquo;\u00e9loigner de l&rsquo;originelle aporie que voudrait dire le po\u00e8te, de ce grand secret qui dort dans la marmite de son ventre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a donc une violence physique du langage par le langage que pratique le po\u00e8te, Michaux, pour soutirer ce secret, secret qu&rsquo;il faut peut-\u00eatre rechercher dans l&rsquo;\u00e9nigme du cerceau : <em>\u00ab Je cherche o\u00f9 l\u2019enfant que je fus a laiss\u00e9 ses empreintes<\/em> \u00bb dit aussi ce retour \u00e0 l&rsquo;enfance, cette recherche de traces ant\u00e9rieures \u00e0 contre courant du chant des sir\u00e8nes ;\u00a0 \u00ab <em>Comment rejeter dans les t\u00e9n\u00e8bres notre coeur ant\u00e9rieur et son droit de retour ? \u00bb<em> <\/em><\/em>dit autrement Ren\u00e9 Char. Et il y a des m\u00e9g\u00e8res qui nous \u00e9loignent sans cesse et nous repoussent toujours au plus loin dans la recherche du \u00ab<em> <em>Grand Secret<\/em> <\/em>\u00bb<em>.<br \/> <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Magnifique po\u00e8me que Le grand combat d&rsquo;Henri Michaux. 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