{"id":4220,"date":"2014-07-08T22:32:15","date_gmt":"2014-07-08T21:32:15","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=4220"},"modified":"2014-07-08T22:55:18","modified_gmt":"2014-07-08T21:55:18","slug":"complainte-de-leclusier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=4220","title":{"rendered":"Complainte de l\u2019\u00e9clusier"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>\u00ab <em>Tu verras L\u00e9th\u00e9, mais hors de cette fosse<\/em><br \/>\n<em>l\u00e0 o\u00f9 vont les \u00e2mes pour se laver<\/em><br \/>\n<em>quand la faute s\u2019efface par repentir.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Dante, <em>La Divine Com\u00e9die<\/em>, Chant XIV<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<div id=\"attachment_4224\" style=\"width: 830px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal.jpeg\" rel=\"lightbox[4220]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-4224\" class=\"wp-image-4224\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-1024x682.jpeg\" alt=\"(c) Photo collection personnelle,  (ruisseau de la Ligueure dans les Deux-S\u00e8vres)\" width=\"820\" height=\"546\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-1024x682.jpeg 1024w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-350x233.jpeg 350w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-150x100.jpeg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-200x133.jpeg 200w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-400x266.jpeg 400w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-800x533.jpeg 800w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/canal-1200x800.jpeg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 820px) 100vw, 820px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-4224\" class=\"wp-caption-text\">(c) Photo collection personnelle, (ruisseau de la Ligueure dans les Deux-S\u00e8vres)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;aurais-je pu voir, dans un canal, que je n&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 vu auparavant ? Quand on a vu un canal, ce sont tous les canaux du monde qui se d\u00e9versent lentement en creux dans le sien. Par capillarit\u00e9 monotone.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un canal, c&rsquo;est paisible, \u00e7a ne remue pas la queue. \u00c7a reste tranquille \u00e0 charrier des feuilles, des canards, des feuilles, des souches, des brindilles, des feuilles, des lentilles et des p\u00e9niches, \u00e0 l\u2019amont desquelles r\u00e9sonne, sur le chemin de halage, le pas lent et sourd des percherons. Alternativement et dans le plus grand d\u00e9sordre : des trucs utiles et sans int\u00e9r\u00eat, que l&rsquo;on oublie sit\u00f4t pass\u00e9e l&rsquo;\u00e9cluse. Quelques soubresauts de ragondins ou de poissons viennent en rider la surface les jours de f\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un canal c&rsquo;est comme un miroir sauf que \u00e7a ne refl\u00e8te rien. Rien d&rsquo;autre que ce qui se trouve simultan\u00e9ment au-dessus de lui : des silhouettes d&rsquo;arbres d\u00e9coupant le ciel comme une frise d&rsquo;enfant sur le mur bleu de gris de l&rsquo;\u00e9cole. Un miroir peupl\u00e9 de peupliers \u00e9pingl\u00e9s sur un mur de bleu souvent trop gris. Fl\u00e9trie, l\u2019eau dessine sur eux des rides hideuses de centenaires rabougris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la berge, parfois, un jeune saule ambitieux, pench\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, les doigts plong\u00e9s dans l&rsquo;eau pour ne pas se les mordre, trouble le miroir, profane le point par o\u00f9 se pourrait basculer le monde a\u00e9rien. Sa m\u00e8re pleure en retrait pour qu&rsquo;il n&rsquo;en fasse rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le courant ? C&rsquo;est le vent dans les feuilles qui en ma\u00eetrise l&rsquo;illusion. Dans le but inavouable de rompre l&rsquo;immobilit\u00e9 de l&rsquo;eau. Bruissement silencieux, froissement r\u00e9volt\u00e9 contre l\u2019inertie pesante de cette nature recompos\u00e9e. Si l&rsquo;eau est impavide, la feuille, elle, sous l\u2019action du vent, para\u00eet au moins rebelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un canal, ce n\u2019est pas un fleuve. C\u2019est m\u00eame diam\u00e9tralement oppos\u00e9. Tous les fleuves sont des Rubicon. Leur puissance nous pousse \u00e0 agir en conqu\u00e9rant, \u00e0 oser, en nous-m\u00eames, les travers\u00e9es les plus p\u00e9rilleuses, les bravades les plus insens\u00e9es, \u00e0 hauteur de l\u2019obstacle plac\u00e9 sur le chemin. Car le d\u00e9fi est toujours proportionnel \u00e0 ce qui nous barre la route. C&rsquo;est toute la diff\u00e9rence entre croiser le Sphinx ou un caniche, bien que je connaisse des roquets plus hargneux et plus pugnaces que n\u2019importe quelle chim\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les canaux sont tous fils du L\u00e9th\u00e9. A l\u2019approche de leurs mornes rives, on ne sait plus pourquoi on y est. Ni ce qu\u2019on venait y faire, ni m\u00eame o\u00f9 on allait \u00e9clairer de notre pr\u00e9sence. Notre origine, soudain, se perd dans ce lieu pour lequel le courant de l&rsquo;histoire n\u2019a plus aucune prise. \u00abOn ne peut pas entrer une seconde fois dans le m\u00eame fleuve, car c&rsquo;est une autre eau qui vient \u00e0 vous \u00bb dit H\u00e9raclite, mais on entre toujours dans la m\u00eame eau verd\u00e2tre du canal, et chaque fois qu&rsquo;on y p\u00e9n\u00e8tre, on oublie toujours par quel motif on est arriv\u00e9 l\u00e0 et pour quelle raison on devrait en sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>Sont-ce des canaux d&rsquo;oubli qui, sillonnant la terre, <\/em><br \/>\n<em>Irriguent de lymphe am\u00e8re la gl\u00e8be s\u00e8che de nos plis ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;aurais-je pu voir, dans un canal, que je n&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 vu auparavant ? Aujourd&rsquo;hui, les feuilles amoncel\u00e9es sont des silhouettes humaines canotant \u00e0 la surface des eaux grises. C&rsquo;est un \u00e9trange cort\u00e8ge de corps gonfl\u00e9s comme des outres sur le point de se r\u00e9pandre qui avance, lentement, au rythme du clapotis marquant la mesure comme une b\u00eate de somme. Il en est venu une, puis une autre, puis encore une autre. Puis cinq, puis dix\u2026 Et je n\u2019ai plus compt\u00e9 ces feuilles mortes de l\u2019automne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pareilles \u00e0 des morceaux de bois flott\u00e9 \u00e0 la d\u00e9rive, ces embarcations boursoufl\u00e9es et bubonneuses de peste nagent depuis la ville pour venir frapper \u00e0 la m\u00e9moire des vantaux que je gouverne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Accorderais-je \u00e0 ces Oph\u00e9lie perdues le droit d&rsquo;\u00e9cluse qu\u2019elles r\u00e9clament aux corps et \u00e0 l\u2019oubli\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Texte paru dans la revue <a href=\"http:\/\/www.nouvelles-courtes.fr\/\"><em>Lu si<\/em><\/a>, n\u00b06, juillet 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu&rsquo;aurais-je pu voir, dans un canal, que je n&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 vu auparavant ? Quand on a vu un canal, ce sont tous les canaux du monde qui se d\u00e9versent lentement en creux dans le sien. 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