{"id":4202,"date":"2014-07-10T00:10:28","date_gmt":"2014-07-09T23:10:28","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=4202"},"modified":"2014-07-11T09:56:24","modified_gmt":"2014-07-11T08:56:24","slug":"vaches-frederic-boyer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=4202","title":{"rendered":"Vaches, Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer"},"content":{"rendered":"<div class=\"livre\">\n<h3>\u00a0Vaches<\/h3>\n<h4>Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer,<br \/>\nP.O.L., 2008<\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-4204 size-full\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/895598-gf.jpg\" alt=\"Vaches, Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer, Ed. .P.O.L.\" width=\"185\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/895598-gf.jpg 185w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/895598-gf-150x202.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 185px) 100vw, 185px\" \/><\/div>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Cette lecture est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Serge K.<br \/>\nqui sema sur mon chemin ce petit livre inattendu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vaches<\/em> est un petit opuscule salvateur et (encore) assez inclassable. <em>Vaches<\/em>\u00a0n&rsquo;est pas un roman, ni un r\u00e9cit, ni un recueil de po\u00e8mes, ni un essai. Ce n&rsquo;est pas un livre qui nous parle de l&rsquo;\u00e2pret\u00e9 du quotidien de tout un chacun, ni de notre place dans l&rsquo;univers, tel un Hubert Reeves tout en mamelles. Ce n&rsquo;est pas un livre m\u00e9taphysique, ni un manuel d&rsquo;anthropologie ou de philosophie, m\u00eame s&rsquo;il est fait allusion \u00e0 Emp\u00e9docle, \u00e0 Platon, \u00e0 la citation (apocryphe ?) de Diog\u00e8ne d&rsquo;Apollonie : \u00ab <em>L&rsquo;\u00e2me s\u00e8che des vaches est la plus sage et la meilleure<\/em> \u00bb. Si la voix de T\u00e9l\u00e9maque s&rsquo;y fait entendre, ce livre n&rsquo;est ni un r\u00e9cit mythologique, ni une \u00e9pop\u00e9e relatant la transhumance des bovid\u00e9s ((Transhumance est un faux amis \u00e9tymologique que j&rsquo;aime beaucoup car il fait entendre l&rsquo;humain, un quelque chose qui traverserait l&rsquo;humain, l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;est question que d&rsquo;humus, de terre, d&rsquo;errance g\u00e9ographique \u00e0 travers les terres)). Il n&rsquo;\u00e9voque\u00a0ni\u00a0les rapports sociaux qui nous lient les uns aux autres,\u00a0auquel cas on lui pr\u00eaterait une port\u00e9e politique, voire m\u00eame la tentation d&rsquo;une internationale de la vache prol\u00e9tarienne\u00a0;\u00a0ni la psychologie complexe qui nous traverse dans une d\u00e9marche\u00a0bovinofreudienne de trouver le\u00a0trauma originel de nos n\u00e9vroses les plus meuglantes. Et en m\u00eame temps <em>Vaches<\/em> est tout cela \u00e0 la fois, pourvu qu&rsquo;on lui pr\u00eate l&rsquo;intention de vouloir nous bouleverser dans les fondements m\u00eames de notre existence. Ce pourrait \u00eatre juste une fable au second degr\u00e9, un d\u00e9lire id\u00e9ologique d&rsquo;un gourou <em>vegan<\/em> qui nous moraliserait sur la\u00a0nature bovinophage, sanguinaire, profond\u00e9ment violente, bic\u00e9phale (l&rsquo;une tentant de justifier b\u00e9atement les atrocit\u00e9s commises par l&rsquo;autre) de l&rsquo;homme contemporain. Mais c&rsquo;est tout autre chose.<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\"><em>Les premi\u00e8res \u00e0 mourir ce sont les vaches.<\/em><br \/>\n<em> Aucun \u00eatre vivant sur terre n&rsquo;est aussi temporaire ni aussi pr\u00e9caire ni aussi transitoire qu&rsquo;une vache.<\/em><br \/>\n<em> Les premi\u00e8res \u00e0 mourir de soif ce sont les vaches.<\/em><br \/>\n<em> Les premi\u00e8res \u00e0 mourir de mort ce sont les vaches.<\/em><br \/>\n<em> Les toutes premi\u00e8res \u00e0 mourir de nous-m\u00eames ce sont les vaches.<\/em><br \/>\n<em> Depuis nous n&rsquo;avons jamais r\u00e9ussi \u00e0 oublier la mort certaine des vaches.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Dans la longue nuit des vaches, nous dit en substance l&rsquo;auteur, nous avons \u00e0 penser notre place, \u00e0 repenser notre part d&rsquo;ombre. C&rsquo;est beau et c&rsquo;est inqui\u00e9tant. C&rsquo;est tr\u00e8s dr\u00f4le par moment et c&rsquo;est inqui\u00e9tant. C&rsquo;est le cr\u00e9puscule nietzsch\u00e9en au cours duquel les idoles qu&rsquo;on abat \u00ab\u00a0<em>ont des robes pleines de ronces et de fleurs et de poudre des champs<\/em>\u00ab\u00a0. D\u00e9truire le veau d&rsquo;or, donc. L&rsquo;histoire est ancienne. La vache, hors de toute innocence, est m\u00e8re d&rsquo;un p\u00e9ch\u00e9 capital qu&rsquo;elle se doit de payer. Et pourtant, Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer (qui publia une nouvelle traduction de la Bible la m\u00eame ann\u00e9e que ce livre), rappelle les commandements naturels de la vache :<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\"><em>Une vache ne mange pas ses semblables. Une vache ne tue pas un vache. Ni p\u00e8re ni m\u00e8re. Une vache n&rsquo;adore pas d&rsquo;idoles. Une vache ne d\u00e9sire pas la femme d&rsquo;autrui. Une vache ne vole rien \u00e0 personne.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"justify\">*\u00a0\u00a0\u00a0 *\u00a0\u00a0\u00a0 *<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Vaches <\/em>est un livre qui peut para\u00eetre p\u00e9remptoire, dans un mode assertif perturbant par rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 que le lecteur pr\u00e9suppose. Il pose par exemple comme principe (cf. la premi\u00e8re citation) que\u00a0 les vaches sont une esp\u00e8ce en voie de disparition, que tel notre ennemi jur\u00e9 nous les exterminons m\u00e9ticuleusement, jour apr\u00e8s jour, depuis la nuit des temps. En recevant cette assertion p\u00e9remptoire, en lecteur critique, on s&rsquo;insurge ! Eh pardi ! les vaches ne sont pas en voie de disparition ! On les \u00e9l\u00e8ve m\u00eame pour les becqueter ! Mais c&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 o\u00f9 le b\u00e2t blesse. Comment consid\u00e9rer la vache comme faisant partie d&rsquo;un tout harmonieux (\u00ab\u00a0<em>une vache se caract\u00e9rise par un certain rapport harmonieux de mouvement et de repos qui nous effraie<\/em>\u00ab\u00a0) si nous ne leur pr\u00eatons comme finalit\u00e9 que le choix de finir dans notre assiette, de les rabaisser \u00e0 une donn\u00e9e \u00e9conomique convoit\u00e9e par nos ventres gargouillants (\u00ab\u00a0<em>Il est tr\u00e8s rare qu&rsquo;on connaisse la diff\u00e9rence entre la vache et l&rsquo;os, entre la vache et la viande ou le lait chaud.<\/em>\u00ab\u00a0). F. Boyer interroge la diff\u00e9rence, un peu \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un Ren\u00e9 Girard : Qu&rsquo;est-ce qui nous s\u00e9pare de la vache ? Qu&rsquo;a-t-elle que nous n&rsquo;ayons pas ? Que nous ayons toujours voulu sans jamais l&rsquo;obtenir ? Que faut-il d\u00e9ployer comme violence contre l&rsquo;indolence qu&rsquo;elle d\u00e9gage pour tenter de trouver en nous-m\u00eames une d\u00e9finition qui nous satisfasse ? Qu&rsquo;est-ce qui,\u00a0alors, nous a rendu aussi haineux de la corpulence lourde, lente et langoureuse des vaches ? A ce degr\u00e9 de pens\u00e9e, la vache m\u00e9taphorique devient m\u00e9tonymique : derri\u00e8re la vache se cache l&rsquo;objet de notre rejet, de notre haine, de notre reflet&#8230; \u00a0\u00ab\u00a0<em>Dans chaque vache il y a quelqu&rsquo;un \u00e0 tuer. Un monstre \u00e0 sacrifier qui n&rsquo;est pas la vache elles-m\u00eame mais tr\u00e8s probablement nous-m\u00eames<\/em>\u00ab\u00a0. L\u00e0, pour moi surgit l&rsquo;image m\u00eame du Minotaure, l&rsquo;\u00eatre politiquement sacrifi\u00e9 sur l&rsquo;autel du pouvoir \u00e0 pr\u00e9server. \u00ab\u00a0<em>Les vaches sont nos doubles, mais qui \u00e9taient les vaches\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb demande sournoisement le narrateur. Si les vaches ne refl\u00e8tent que notre aspiration \u00e0 vivre, elles, au moins, le font paisiblement&#8230;<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\"><em>Les vaches n&rsquo;ont jamais eu besoin de notre vieille m\u00e9taphysique s&#8217;embarrassant du caract\u00e8re in\u00e9luctable et n\u00e9cessaire de la mort.<\/em><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Les vaches n&rsquo;ont aucune superstition. Ni bonheur ni amour. \u00c9ternellement temporelles. Elles ignorent l&rsquo;amn\u00e9sie du repos. Leur existence m\u00eame n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un long repos actif dans les pr\u00e9s et les champs.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer interroge finalement notre rapport \u00e0 la multitude (\u00ab\u00a0<em>Avec les vaches il est finalement venu au monde beaucoup plus de victimes qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait jamais pouss\u00e9 d&rsquo;arbres sur toute la terre.<\/em>\u00ab\u00a0) : multiplier les vaches pour les manger c&rsquo;est en supprimer le caract\u00e8re sacr\u00e9, unique et vivant : \u00ab\u00a0<em>Le mot vache d\u00e9signait \u00e0 la fois une constellation c\u00e9leste et l&rsquo;animal promis \u00e0 nos abattoirs.<\/em>\u00a0\u00bb C&rsquo;est les rabaisser \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;objets manufactur\u00e9s, de mati\u00e8re abstraite dont la finalit\u00e9 est d&rsquo;assouvir notre voracit\u00e9 inextinguible, c&rsquo;est les transformer en \u00ab\u00a0<em>abstractions d\u2019esp\u00e8ces et de genres.<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p align=\"justify\">Est-ce que nous nous comportons autrement quand il s&rsquo;agit de sauvegarder un bout de territoire, un privil\u00e8ge, une certitude qu&rsquo;on voudrait universelle ? Ce que nous faisons aux vaches, ne le reproduisons-nous pas \u00e0 l&rsquo;infini sur ce qui nous semble obstin\u00e9ment un obstacle, un ennemi ou tout simplement l&rsquo;objet qui se d\u00e9robe \u00e0 notre d\u00e9sir capricieux ? En somme, ass\u00e8ne le narrateur, \u00ab\u00a0<em>apr\u00e8s les vaches, \u00e0 qui le tour\u00a0?<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p align=\"justify\">A ce stade de la lecture, je ne voudrais pas qu&rsquo;on se m\u00e9prenne, ce livre n&rsquo;a rien de didactique ni d&rsquo;id\u00e9ologique. Bien au contraire, il est port\u00e9 par le souffle d&rsquo;une violente po\u00e9sie dont chaque mot r\u00e9sonne en \u00e9chos polys\u00e8miques. Apr\u00e8s, tout est affaire d&rsquo;interpr\u00e9tation et de v\u00e9cu. Lisant ce livre je me souviens d&rsquo;une p\u00e9riode, \u00e9tant enfant, o\u00f9 vivant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une ferme j&rsquo;accompagnais le fils de mon voisin, Luc J.. Ensemble nous menions le petit cheptel de vaches de son p\u00e8re dans le champ voisin. \u00c7a meuglait, \u00e7a r\u00e9sistait, \u00e7a avan\u00e7ait avec toute la lenteur possible. Les bottes dans la boue des orni\u00e8res, le nez dans la bouse, le vent des queues chassant les mouches. \u00c7a n&rsquo;\u00e9tait pas propre, au sens urbain du mot. Mais quelle \u00e9mergence du r\u00e9el ! D&rsquo;ailleurs, je revois encore tr\u00e8s bien l&rsquo;indolence et l&rsquo;interrogation dans le regard\u00a0 vide et langoureux des vaches.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pour finir, je vous laisse sur cette citation qui, toujours dans un imaginaire p\u00e9remptoire, place la vache comme \u00e9crivant et qui donne un aper\u00e7u de la puissance po\u00e9tique de ce petit livre qui appelle \u00e0 la lente rumination de tous les mots.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"margin-bottom: 0cm; line-height: 100%; page-break-before: always;\" align=\"justify\"><em>Elles nous \u00e9criront un jour avec angoisse\u00a0: vous nous manquez.<\/em><\/p>\n<p style=\"margin-bottom: 0cm; line-height: 100%;\" align=\"justify\"><em>Leurs lettres se perdront dans l&rsquo;univers des lettres perdues par d&rsquo;autres animaux que nous.<\/em><\/p>\n<p style=\"margin-bottom: 0cm; line-height: 100%;\" align=\"justify\"><em>Les vaches sont des \u00e9toiles, des astres morts, des \u00e9crivains silencieux.<\/em><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>L&rsquo;alphab\u00e9tisation des vaches a constitu\u00e9 un lent processus dans l&rsquo;histoire des vaches. Avec de nombreux revers. Certains temples anciens ont repr\u00e9sent\u00e9 des vaches scribes. Des vaches couch\u00e9es sur leur \u00e9critoire. \u00c9puis\u00e9es de fatigue. Des vaches folles d&rsquo;inqui\u00e9tudes devant les mots \u00e9crits. Attach\u00e9es \u00e0 leur table de travail. Des vaches pleines d&rsquo;encres et de mots qui ne disaient plus rien \u00e0 personne. Ni \u00e0 aucun vivant sur la terre.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vaches est un petit opuscule salvateur et (encore) assez inclassable. 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