{"id":387,"date":"2010-09-18T08:01:11","date_gmt":"2010-09-18T07:01:11","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=387"},"modified":"2013-02-24T18:50:17","modified_gmt":"2013-02-24T17:50:17","slug":"des-mots-sur-la-toile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=387","title":{"rendered":"Des mots sur la\u00a0toile"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Puisque je \u00ab\u00a0rapatrie\u00a0\u00bb les textes \u00e9crits en dehors du labyrinthe, je remonte ce billet publi\u00e9 sur le webzine <a href=\"http:\/\/fanesdecarottes.canalblog.com\/\">Fanes de carottes<\/a> en d\u00e9cembre 2008, en y incluant cette fois-ci le texte&#8230; Le th\u00e8me propos\u00e9 \u00e9tait \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/fanesdecarottes.canalblog.com\/archives\/2008\/10\/02\/10785554.html\">Mus\u00e9e improbable<\/a>\u00a0\u00bb et j&rsquo;ai parl\u00e9 de mes mus\u00e9es imaginaires. Il \u00e9tait en cinq \u00e9pisodes, le voici <em>in extenso<\/em> d\u00e9coup\u00e9 en 5 pages. Les illustrations photographiques sont d&rsquo;<a href=\"http:\/\/infolio.over-blog.com\/\" target=\"_blank\">InFolio<\/a>, merci \u00e0 elle pour ces fabuleux paysages d\u00e9serts&#8230;<\/p>\n<hr style=\"width: 45%;\" \/>\n<h2>Des mots sur les toiles<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait po\u00e8te. Ou peintre. Enfin un peu des deux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019aimais pas \u00eatre en vacances chez mes grands-parents. Je me souviens qu\u2019ils habitaient une petite maison triste dans un pays lui-m\u00eame triste \u00e0 mourir, un pays o\u00f9 le temps paraissait toujours gris, o\u00f9 les gens dans les rues donnaient cette impression de toujours tenir un parapluie \u00e0 la main. Je ne connaissais pas les enfants des alentours pour la simple raison que mes grands-parents ne me sortaient gu\u00e8re et qu\u2019il ne m\u2019\u00e9tait pas permis de franchir le portail gris, lui-aussi, qui donnait sur la rue. Ce n\u2019\u00e9tait pas par m\u00e9chancet\u00e9, je pense, mais simplement parce que cela r\u00e9pondait aux imp\u00e9ratifs et aux habitudes de leur quotidien. Je passais alors beaucoup de temps \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur maison. Cependant, en de rares occasions, j\u2019avais le droit de sortir dans le jardinet qui encerclait la b\u00e2tisse. L\u2019aire jouable du jardin se r\u00e9sumait \u00e0 une maigre all\u00e9e d\u00e9limit\u00e9e par des bordures en b\u00e9ton, celles en forme de cr\u00e9neaux arrondis. Mes grands-parents avaient beau habiter dans le faubourg, \u00eatre \u00e0 la ville depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, ils avaient connu la guerre, les restrictions, la faim, aussi mon grand-p\u00e8re perp\u00e9tuait-il la tradition du potager. La plus grande partie du jardin \u00e9tait donc cultiv\u00e9e : des parcelles de terre gris\u00e2tre o\u00f9 s\u2019\u00e9talaient g\u00e9om\u00e9triquement des lignes de poireaux, d\u2019aulx ou d\u2019oignons, quelques rangs de laitues, quelques choux verts et fleurs, des pommes de terres gisant sur le sol, trois fraisiers d\u00e9garnis. Un ch\u00e2ssis \u00e9tait d\u00e9volu aux plantes aromatiques, ciboulette, persil, thym et basilic essentiellement. Un autre servait \u00e0 accumuler le composte et la fumure qui servirait \u00e0 enrichir la terre au printemps. Des pieds rachitiques de tomates et de courgettes gisaient l\u00e0, au milieu de coquilles d\u2019\u0153ufs, d\u2019\u00e9pluchures et de d\u00e9chets organiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certaines parcelles \u00e9taient vides. Cependant la loi de la jach\u00e8re potag\u00e8re les destinait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 d\u2019autres usages, d\u2019autres semis, et la terre fra\u00eechement b\u00each\u00e9e, sombre et humide ne permettait aucun jeu. Parfois, je passais du temps devant les clapiers en b\u00e9ton. J\u2019observais attentivement \u00e0 travers le grillage les lapins ronger du fourrage, une feuille de salade, des fanes de carottes ou encore ces granul\u00e9s qu\u2019on leur donnait l\u2019hiver dans de petites \u00e9cuelles en fer blanc.<strong> <\/strong>De temps en temps, mon grand-p\u00e8re me faisait monter\u00a0dans sa voiture et nous partions \u00e0 l\u2019aventure couper de la luzerne, du tr\u00e8fle et de la paille que nous ramenions pour les longues oreilles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La maison pouvait para\u00eetre triste, mais elle \u00e9tait d\u2019une propret\u00e9 incommensurable. Ma grand-m\u00e8re entretenait la maison \u00e0 longueur de journ\u00e9es avec cette patience et cette minutie qui ne s\u2019expliquent que chez les personnes pour lesquelles l\u2019ordre et l\u2019hygi\u00e8ne de la maison sont le reflet exact de l\u2019honn\u00eatet\u00e9 de ses habitants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma grand-m\u00e8re avait un rituel inalt\u00e9rable qui donnait certainement \u00e0 ses journ\u00e9es une consistance singuli\u00e8re qu\u2019elle seule devait \u00eatre en mesure d\u2019appr\u00e9cier. Elle lavait d\u2019abord la vaisselle courante. Parfois elle lavait d\u2019autres vaisselles encore, des services accumul\u00e9s au fil du temps, des anniversaires de mariages, des f\u00eates des m\u00e8res, des No\u00ebls. Cette porcelaine et cette argenterie de second ordre dormaient dans des cartons soigneusement ferm\u00e9s et reclus dans de lourdes enfilades qui sentaient la colle et le vernis. Parfois, il lui prenait l\u2019envie de nettoyer aussi les bibelots, les porcelaines, les vases, des pots en verre ou en gr\u00e8s, des cadres laqu\u00e9s vieillots qui recelaient des photos vieillottes, des portraits anciens et d\u00e9lav\u00e9s, des poses maladroites d\u2019enfants assis devant leurs parents, des assembl\u00e9es r\u00e9unies devant l\u2019\u00e9glise quand les mari\u00e9s viennent juste d\u2019en sortir, et des gravures na\u00efves d\u2019angelots lascifs ou de vierges aur\u00e9ol\u00e9es&#8230; Quand elle s\u2019attaquait \u00e0 ces vieilleries, elle les entassait sur la table de la cuisine et un grand d\u00e9sordre envahissait la cuisine, la transformant en march\u00e9 aux puces de fortune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand tout \u00e9tait lav\u00e9, essuy\u00e9 et rang\u00e9, elle s\u2019attaquait ensuite \u00e0 la poussi\u00e8re. Elle entrait alors dans un cagibi dont les murs \u00e9taient transform\u00e9s en r\u00e2teliers garnis de son armurerie m\u00e9nag\u00e8re et en ressortait arm\u00e9e d\u2019un balai, d\u2019une balayette, d\u2019une petite pelle m\u00e9tallique et d\u2019un long plumeau. Elle s\u2019affairait sur les sols, les murs, tapait les coussins du divan, sortait les tapis non sans leur donner quelques vigoureuses secousses, elle caressait tout de son plumeau, les rideaux, les tableaux sur les murs, les meubles et leurs bibelots, les chaises, et m\u00eame la t\u00e9l\u00e9vision avait droit aux chatouillis des plumes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois la poussi\u00e8re vaincue, elle lavait ensuite les vitres, l\u2019ext\u00e9rieur puis l\u2019int\u00e9rieur, les montants et finissait toujours par passer\u00a0dessus une feuille de papier journal froiss\u00e9 et imbib\u00e9 de vinaigre. La moindre trace r\u00e9calcitrante passait au crible de son regard ac\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite venait le tour des sols, des carrelages et des linos qu\u2019elle lavait \u00e0 grandes eaux, en veillant \u00e0 ce que l\u2019eau de son seau fut toujours assez limpide. Elle nettoyait les plinthes avec une \u00e9ponge et du Saint-Marc. \u00ab GrandMa ? Pourquoi ton sol est aussi propre que les assiettes ? \u00bb Cette remarque lanc\u00e9e un jour la fit sourire\u2026.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle cirait ensuite les parquets, les meubles, la table puis les lustrait \u00e9nergiquement, encore et encore. La maison \u00e0 ce stade de la journ\u00e9e ressemblait \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 une ruche : l\u2019odeur de cire avait envahi tous les coins et recoins de la maison et ma grand-m\u00e8re, unique abeille active de l\u2019\u00e9difice, agitait les bras sur les rayons du salon. Et l\u2019on pouvait entendre le chiffon de laine bourdonner \u00e0 la surface de la table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand elle avait fini ce grand nettoyage, il devait \u00eatre aux alentours d\u2019onze heures du matin. Elle passait alors \u00e0 la cuisine et pr\u00e9parait les deux repas de la journ\u00e9e, celui du soir \u00e9tant souvent une accommodation des restes. Sa cuisine \u00e9tait plut\u00f4t simple et rustique : des potages aux l\u00e9gumes, des bouillons de p\u00e2tes, parfois quelques \u0153ufs mimosas, ou quelques crudit\u00e9s, carottes r\u00e2p\u00e9es, betteraves en cubes, c\u00e9leri r\u00e9moulade ; des plats mijot\u00e9s, \u00e0 base de b\u0153uf, de porc ou de lapin accompagn\u00e9s de carottes, de navets, de c\u00e9leris, de quelques patates, et parfois de riz ; si le temps ne lui faisait pas d\u00e9faut, elle pr\u00e9parait quelques desserts lact\u00e9s, riz au lait, cr\u00e8me anglaise avec des nuages d\u2019\u0153ufs en neige qui flottaient comme des \u00eeles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle gardait toujours le nettoyage de la cuisine et les sanitaires pour apr\u00e8s manger, non pas qu\u2019elle avait peur de ne rien avoir \u00e0 faire dans l\u2019apr\u00e8s-midi \u2013 les courses, les lessives, la couture, et elle faisait m\u00eame briller les cuivres quand elle se trouvait oisive \u2013 mais parce que, disait-elle, c\u2019\u00e9tait inutile de les nettoyer avant qu\u2019ils n\u2019aient servi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9videmment, au milieu de toute cette activit\u00e9 ordonn\u00e9e, il n\u2019y avait pas la place pour un petit gar\u00e7on comme moi. Je trouvais refuge l\u00e0 o\u00f9 je pouvais, t\u00e2chant\u00a0toujours d\u2019op\u00e9rer un retrait strat\u00e9gique quand ma grand-m\u00e8re gagnait du terrain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019effor\u00e7ais de me faire oublier, en me cachant sous la table, en jouant sur le sol fra\u00eechement briqu\u00e9 du couloir &#8211; mais jamais longtemps car je g\u00eanais les all\u00e9es et venues de la m\u00e9nag\u00e8re &#8211; ou alors je me collais dans un fauteuil en regardant d\u2019un \u0153il morne les programmes sportifs sur la t\u00e9l\u00e9vision en noir et blanc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour, alors que je fuyais pour la \u00e9ni\u00e8me fois ma tornade de grand-m\u00e8re, il me prit l\u2019id\u00e9e de monter \u00e0 l\u2019\u00e9tage. En raison de mon jeune \u00e2ge, et parce que mes grands-parents \u00e9taient toujours tr\u00e8s anxieux \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il puisse m\u2019arriver quelque-chose, l\u2019\u00e9tage m\u2019\u00e9tait formellement interdit, comme mille autres choses d\u2019ailleurs dans cette maison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio1.jpg\" rel=\"lightbox[387]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1684\" title=\"infolio1\" alt=\"\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio1-300x210.jpg\" width=\"300\" height=\"210\" \/><\/a><\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais pourtant d\u00e9j\u00e0 gravi plusieurs fois les degr\u00e9s de l\u2019escalier en bois sombre, toujours accompagn\u00e9 de mes parents ou de mes grands-parents, mais l\u00e0 c\u2019\u00e9tait vraiment diff\u00e9rent. C\u2019est stup\u00e9fiant comme ce n\u2019est jamais pareil, un lieu, quand on s\u2019y aventure seul pour la premi\u00e8re fois. Je montai sans un bruit, avec crainte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelque temps auparavant mon grand-p\u00e8re m\u2019avait pris la main dans le sac alors que je jouais, seul, avec ses outils dans l\u2019atelier qui jouxte les clapiers. Il faut dire que son \u00e9tabli me fascinait. Un vrai parc d\u2019attraction pour un petit bonhomme comme moi. A l\u2019image de la maison, un ordre \u00e9tabli semblait r\u00e9gner sur ce meuble du m\u00eame nom : accroch\u00e9s au mur, des tournevis de toutes tailles, des marteaux de toutes formes, pour tapissier, vitrier ou charpentier, une chignole \u00e0 vilebrequin, des ciseaux \u00e0 bois aux lames affut\u00e9es et luisantes, des gouges myst\u00e9rieuses, des rabots aux sabots patin\u00e9s, aux fers us\u00e9s, des pinces \u00e0 bec rond ou plat, une pince coupante, une tenaille, une cl\u00e9 anglaise, d\u2019autres \u00e0 tube ou plate\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A c\u00f4t\u00e9 des outils, il y avait aussi un meuble en bois que mon grand-p\u00e8re avait d\u00fb fabriquer lui-m\u00eame. Des planches entrecrois\u00e9es formaient une centaine de petits compartiments, align\u00e9s comme les fen\u00eatres d\u2019une HLM. Dans chaque fen\u00eatre de ce meuble une petite bo\u00eete abritait des clous sans t\u00eate ou \u00e0 t\u00eate plate, des clous de tapissier dor\u00e9s, des agrafes, des vis ordonn\u00e9es selon leur format et leur type de t\u00eate, des boulons, des \u00e9crous. Il y avait aussi un espace d\u00e9di\u00e9 aux chevilles en bois que mon grand-p\u00e8re avait lui-m\u00eame taill\u00e9es en pr\u00e9vision de je-ne-sais-quelle construction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dessus de l\u2019\u00e9tabli en ch\u00eane \u00e9tait pratiquement d\u00e9gag\u00e9. Sur le fond \u00e9taient rang\u00e9s des \u00e9querres en t\u00e9 ou \u00e0 coulisse, des compas droits, \u00e0 charni\u00e8re ou \u00e0 ressort, des gros crayons taill\u00e9s au couteau\u2026 Une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e9tait enti\u00e8rement occup\u00e9e par des serre-joints en bois qui pendouillaient, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 un \u00e9tau offrait au regard ses m\u00e2choires d\u2019acier. Sur le plan de travail un ch\u00e2ssis \u00e0 la toile fra\u00eechement tendue reposait sur de petites cales. Une odeur naus\u00e9abonde se d\u00e9gageait de la toile du tableau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019allais promener mes doigts sur la toile du tableau quand mon grand-p\u00e8re, alert\u00e9 par l\u2019entreb\u00e2illure de la porte, surgit dans mon dos et cria :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Qu\u2019est-ce que tu fiches ici, Hugo ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sursautai en retirant vivement ma main, comme si une flamme sortie du tableau venait de me mordre les doigts. Je dus m\u00eame pousser un petit cri car mon grand-p\u00e8re reprit plus pos\u00e9ment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Que fais-tu dans mon atelier ? Je te l\u2019ai pourtant dit cent fois ! Je ne veux pas que tu fourres tes pattes ici : il y a plein d\u2019objets et de produits dangereux, tu pourrais te blesser\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Je fais rien que r\u2019garder GrandPa, bredouillai-je. Pour d\u00e9tourner sa col\u00e8re, je lui demandai : Pourquoi le tableau il est l\u00e0, GrandPa ? Tu vas le peindre ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon grand-p\u00e8re, qui voyait bien que je tentais maladroitement de noyer le poisson, eut un sourire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Eh non pas encore ! il faut encore que la toile s\u00e8che d\u2019abord\u2026 Pour cela il ne faut pas la toucher, sinon tout est \u00e0 refaire. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je serrai mes doigts coupables sur ma poitrine en roulant des yeux en guise de repentir puis je poursuivis ma strat\u00e9gie de d\u00e9tournement de col\u00e8re en lui montrant la toile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab La toile, qu\u2019est-ce qu\u2019elle pue ! C\u2019est quoi qui sent mauvais comme \u00e7a ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Ha ha ! Oui \u00e7a ne sent pas bon en effet. Viens ici, petit, je vais te dire un secret ! fit-il en s\u2019inclinant comme s\u2019il voulait me parler dans le creux de l\u2019oreille.<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Curieux, je m\u2019approchai de lui. Il m\u2019attrapa par l\u2019\u00e9paule et je crus un instant que ma strat\u00e9gie de d\u00e9tournement \u00e9tait tomb\u00e9e \u00e0 l\u2019eau avec le poisson noy\u00e9 et que l\u2019heure du ch\u00e2timent \u00e9tait venue. Il saisit un seau en plastique blanc sous l\u2019\u00e9tabli, puis m\u2019attirant dehors par l\u2019\u00e9paule, il me poussa vers les clapiers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Tu vois ces lapins ? \u00bb me demanda-t-il en ouvrant son seau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019opinai de la t\u00eate en jetant un \u0153il au contenu du seau : il \u00e9tait rempli \u00e0 moiti\u00e9 de granules brunes et lisses, l\u00e9g\u00e8rement brillantes, un peu comme des croquettes pour chiens, ou des granules \u00e0 lapin. Allait-on donner \u00e0 manger aux lapins ? Ne percevant pas le rapport direct avec la puanteur du ch\u00e2ssis entoil\u00e9, je fron\u00e7ai l\u00e9g\u00e8rement les sourcils, sugg\u00e9rant au grand-p\u00e8re qu\u2019on ne me d\u00e9tournait pas comme \u00e7a de mes questions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Ces lapins\u2026 ta grand-m\u00e8re en fait de succulents civets ! Mais, tu vois, le lapin c\u2019est comme le cochon. Rien ne s\u2019y perd dedans, tout est bon. Je vais te dire ce que deviennent ces lapins quand leur derni\u00e8re heure a sonn\u00e9\u2026 \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu\u2019il prenait un air aussi grave que ne l\u2019\u00e9tait sa voix, je vis un sourire un peu cruel \u00e9clairer son visage, un air de dire : \u2018Attends, je vais te raconter la vraie vie, tu vas voir\u2019. J\u2019\u00e9tais un peu inquiet parce qu\u2019un jour j\u2019avais entendu maman dire \u00e0 une voisine que les secrets en famille, c\u2019\u00e9tait jamais bon. Que \u00e7a finissait toujours par se savoir et que \u00e7a faisait mal au c\u0153ur et qu\u2019on en pleurait souvent d\u2019apprendre ce secret.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Quand ta grand-m\u00e8re a projet\u00e9 de cuisiner un lapin pour le d\u00eener, poursuivit-il en se passant la main sur la panse, elle va en chercher un dans un clapier. Elle le choisit m\u00e9ticuleusement. Ni trop jeune, ni trop vieux, mais ta grand-m\u00e8re, elle les conna\u00eet bien les lapins, et il lui faut peu de temps pour en choisir un. Quand son choix est prononc\u00e9, elle l\u2019attrape par la peau du cou. Comme \u00e7a ! dit-il en m\u2019attrapant par l\u2019encolure. Puis elle lui attache les pattes arri\u00e8res avec une corde et va le suspendre dans le coin que tu vois l\u00e0. Puis elle saisit un b\u00e2ton et d\u2019un coup sec sur la nuque elle lui fait le coup du lapin\u2026 \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour mieux me faire figurer la sc\u00e8ne, mon grand-p\u00e8re joignait le geste \u00e0 la parole, comme si j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame le lapin, et lui, ma grand-m\u00e8re assassine. Je crus ainsi tomber lorsqu\u2019il fit mine de m\u2019ass\u00e9ner un coup de manchette derri\u00e8re la t\u00eate. Je pensai mourir quand il d\u00e9crivit le coup de couteau dans l\u2019art\u00e8re, et l\u2019\u00e9nucl\u00e9ation de l\u2019\u0153il me fit un haut-le-c\u0153ur que j\u2019en crus vomir. J\u2019assistai, muet, terrifi\u00e9 \u00e0 ce petit th\u00e9\u00e2tre des horreurs quotidiennes. Ce coin paisible o\u00f9 j\u2019aimais observer ces tendres bestioles devenait ainsi parfois le champ de bataille d\u2019un massacre sans nom. Ecorchage, d\u00e9pe\u00e7age, \u00e9visc\u00e9ration, mutilation des membres\u2026 Il me fallut rassembler toutes mes forces pour ne pas d\u00e9faillir. Je voulus encore faire encore diversion, afin de revenir \u00e0 des choses plus paisibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Maiiis GrandPa ! bredouillai-je, \u00e7a me dit pas pourquoi le tableau y pue et pourquoi t\u2019as pris un seau de granules \u00e0 lapin\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Un seau de granules \u00e0 lapin ? Ha ha ! Elle est tr\u00e8s bonne, fit-il en souriant \u00e0 pleines dents. Tu ne crois pas si bien dire. Parce que tu vois, GrandPa avec la peau du lapin et les os qu\u2019on a laiss\u00e9s dans l\u2019assiette, et bien il les cuisine aussi avec une recette bien \u00e0 lui\u2026 Je les fais cuire longtemps, \u00e0 petit feu, je les m\u00e9lange \u00e0 toutes sortes de produits, \u00e7a fait une p\u00e2te \u00e9paisse et onctueuse comme un caramel. Je la coule ensuite sur une\u00a0surface en marbre pour en faire de grandes plaques bien dures comme du chocolat. Puis je les broie et \u00e7a fait les granules que tu vois l\u00e0\u2026 des granules <em>de<\/em> lapin en somme, corrigea-t-il en insistant non sans malice sur la pr\u00e9position. Mais \u00e7a s\u2019appelle en fait de la colle de peau de lapin. Je fais recuire ensuite ces granules en les m\u00e9langeant \u00e0 d\u2019autres produits et j\u2019appr\u00eate mes toiles avec \u00e7a. \u00c7a tend la toile tout en l\u2019imperm\u00e9abilisant. \u00c7a sent mauvais au d\u00e9but mais l\u2019odeur disparait assez rapidement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais je n\u2019\u00e9coutais plus son discours que d\u2019une oreille. J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 immobile, bloqu\u00e9, englu\u00e9 jusqu\u2019au cou dans cette colle terrifiante. Je m\u00e9langeai mentalement colle, lapin, caramel et chocolat et je sentais comme un profond d\u00e9go\u00fbt m\u2019envahir. Comment pouvait-on faire des choses pareilles ? Badigeonner une toile avec des restes de lapin ? Et trouver \u00e7a joli en plus. Je d\u00e9tournai mes yeux horrifi\u00e9s des granules et m\u2019\u00e9chappai en courant, le rouge au front, vers la maison. J\u2019entendis mon grand-p\u00e8re rire en rangeant son seau dans l\u2019atelier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019avais pas envie de me faire surprendre une seconde fois. Mais alors pas du tout ! J\u2019entendais ma grand-m\u00e8re qui commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019affairer dans la cuisine. Au moins, je serais tranquille pour mon exploration \u00e0 l\u2019\u00e9tage car, quand elle commen\u00e7ait \u00e0 pr\u00e9parer les repas, rien n\u2019aurait pu la faire sortir. O\u00f9 \u00e9tait mon grand-p\u00e8re ? C\u2019\u00e9tait toujours un myst\u00e8re et son apparition soudaine dans son atelier n\u2019\u00e9tait pas une exception, mais une habitude chez lui. Il surgissait toujours au moment o\u00f9 l\u2019on s\u2019y attendait le moins, de mani\u00e8re toujours abrupte, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 \u00e9videmment on ne l\u2019y attendait pas : au d\u00e9tour d\u2019un couloir, dans l\u2019embrasure d\u2019une porte, dans le dos le plus souvent. Je l\u2019imaginais tel un cam\u00e9l\u00e9on fondu dans son d\u00e9cor naturel, toujours absent et toujours pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je commen\u00e7ai \u00e0 gravir l\u2019escalier\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio2.jpg\" rel=\"lightbox[387]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1685\" title=\"infolio2\" alt=\"\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio2-266x350.jpg\" width=\"266\" height=\"350\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio2-266x350.jpg 266w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio2-150x196.jpg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio2-200x262.jpg 200w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/infolio2.jpg 610w\" sizes=\"auto, (max-width: 266px) 100vw, 266px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--nextpage--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019enhardis en p\u00e9n\u00e9trant dans le couloir de l\u2019\u00e9tage. Je ne fus gu\u00e8re surpris de constater que tout \u00e9tait d\u2019une propret\u00e9 irr\u00e9prochable. \u00c9videmment, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 j\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 gravir les marches, je savais exactement quelle \u00e9tait ma destination. De toutes les pi\u00e8ces de l\u2019\u00e9tage, il y en avait une qui m\u2019avait toujours \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e. Et bien s\u00fbr cet interdit avait enflamm\u00e9 ma curiosit\u00e9 de petit gar\u00e7on explorateur. Je connaissais bien s\u00fbr ces histoires terrifiantes o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9fendu d\u2019entrer dans une pi\u00e8ce sous aucun pr\u00e9texte. Je savais les d\u00e9couvertes lugubres auxquelles les imp\u00e9trants devaient faire face, et les cons\u00e9quences p\u00e9rilleuses engendr\u00e9es par la curiosit\u00e9, l\u2019insoumission et la transgression.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en fait, je me doutais de ce qui se cachait, l\u00e0, au bout de ce couloir, derri\u00e8re cette porte drap\u00e9e de p\u00e9nombre. Je tournai sans bruit le bouton de poign\u00e9e. En retenant mon souffle, j\u2019entreb\u00e2illai l\u00e9g\u00e8rement la porte et, constatant qu\u2019aucune lumi\u00e8re artificielle n\u2019\u00e9manait de la pi\u00e8ce et qu\u2019aucune forme humaine ne hantait ces lieux, je me faufilai \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur en prenant soin, cette fois, de fermer la porte derri\u00e8re moi. \u00ab <em>Anne, ma s\u0153ur Anne, ne vois-tu rien venir ?<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je fus frapp\u00e9 par la clart\u00e9 de la pi\u00e8ce. Une lumi\u00e8re douce, matinale venait l\u00e9cher et adoucir les ombres des coins et des recoins de l\u2019atelier. Car mon intuition, toute enfantine qu\u2019elle fut, ne m\u2019avait pas tromp\u00e9, cette pi\u00e8ce \u00e9tait l\u2019atelier o\u00f9 mon grand-p\u00e8re se retranchait pour peindre ses maudites toiles de lapin. D\u2019ailleurs, l\u2019odeur que j\u2019avais sentie pr\u00e8s de l\u2019\u00e9tabli \u00e9tait perceptible, mais apais\u00e9e par le parfum dou\u00e7\u00e2tre de l\u2019huile de lin,\u00a0envelopp\u00e9e par des effluves de t\u00e9r\u00e9benthine et de pigments \u00e9pic\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En fermant les yeux, juste en humant ses senteurs multicolores, je pouvais l\u2019imaginer cet atelier. Ordonn\u00e9 et rang\u00e9 comme l\u2019\u00e9tait le reste de la maison. Une armoire colossale en noyer massif o\u00f9 devaient \u00eatre rang\u00e9s les papiers \u00e9pais et granuleux, les carnets d\u2019esquisses, les mines de bois, les fusains et les sanguines, la gomme arabique, les craies et les pastels gras, les pinceaux, de formes vari\u00e9es, en poils de martre, de mangouste ou en soie de porc, les bo\u00eetes d\u2019aquarelles, les plumes sergent-major et l\u2019encre de chine. Sur une autre \u00e9tag\u00e8re, des pots multicolores \u00e0 l\u2019infini, pigments extraits de l\u2019essence chamarr\u00e9e et diversifi\u00e9e du monde, un voyage exotique pour les yeux : des ocres du Vaucluse, des terres du monde entier : le rouge Anglais et le noir de Prusse ; des siennes des Ardennes, des terres d\u2019Espagne, d\u2019Italie ou de Chypre aux teintes gorg\u00e9es ou br\u00fbl\u00e9es de soleil ; des bleus, des azurs d\u2019Outremer, des violets Ultramarine \u00e9clabouss\u00e9s d\u2019\u00e9cume. La faune y serait repr\u00e9sent\u00e9e, du caca d\u2019oie aux jaunes poussin ou canari, du vert perroquet, des pourpres, des carmins. Suivraient des noms aux couleurs des plantes : des roses Garance ou p\u00eache, des oranges abricot ou mandarine, des verts avocat ou anis, des noirs de vigne\u2026 Les \u00e9tiquettes sur les pots sembleraient r\u00e9pertorier le monde : une encyclop\u00e9die livresque extraite de l\u2019essence des couleurs. Il y aurait aussi un chevalet orient\u00e9 vers la fen\u00eatre. Sur le parquet, sous le tr\u00e9pied, des giclures de couleurs, des fientes bigarr\u00e9es, des coulures de peinture pure, des serpents aux \u00e9clats piquants, un monde sauvage, le magma de la cr\u00e9ation d\u00e9chue, la jungle du d\u00e9chet pictural.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la toile tendue, imperm\u00e9abilis\u00e9 par cette colle de peau de lapin maintenant s\u00e8che et imp\u00e9n\u00e9trable, des traits \u00e0 peine esquiss\u00e9s, une \u00e9bauche en devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ouvrant les yeux tous ces d\u00e9tails se volatilis\u00e8rent, car mon regard fut aussit\u00f4t attir\u00e9, comme hypnotis\u00e9, par la pr\u00e9sence d\u2019un secr\u00e9taire nich\u00e9 dans l\u2019angle au fond de la pi\u00e8ce. La surface \u00e9tait presque aussi d\u00e9gag\u00e9e que celle de l\u2019\u00e9tabli, quelques stylos \u00e0 plume, un bloc de papier. Tout semblait \u00eatre rang\u00e9 dans les multiples tiroirs que recelait le bureau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seul un \u00e9trange coffret \u00e9tait pos\u00e9 sur la surface du sous-main en cuir. \u00c9trange par sa taille qui \u00e9tait assez impressionnante, au moins une quarantaine de centim\u00e8tres, et par son format carr\u00e9, ce qui est rare pour une bo\u00eete, la plupart respectant des proportions rectangulaires calcul\u00e9es \u00e0 partir du nombre d\u2019or. En m\u2019approchant, je constatai qu\u2019elle \u00e9tait finement ouvrag\u00e9e, une marqueterie complexe m\u00ealait de petites pi\u00e8ces carr\u00e9es ou triangulaires, de couleur ivoire ou acajou. Je promenai mes doigts sur sa surface lisse et vernie. Le dessus de la bo\u00eete \u00e9tait tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement concave et les lignes l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9es du damier accroissaient cet effet d\u2019arrondi. Je ne l\u2019avais pas vu sur le moment, mais le coffret \u00e9tait \u00e9galement serti de petites pi\u00e8ces de nacre, comme des boutons, et un liser\u00e9 dor\u00e9 dessinait d\u2019insolites arabesques sur le pourtour du couvercle. Que pouvait-on cacher dans cet \u00e9crin qui poussait le raffinement dans ses retranchements ?<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le couvercle \u00e9tait attach\u00e9 au coffre par deux petites charni\u00e8res et un petit fermoir en cuivre ou en laiton. Mes doigts finirent leur course sur ce dernier et actionn\u00e8rent le m\u00e9canisme commandant l\u2019ouverture. \u00ab<em> Tire la chevillette, la bobinette cherra.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je souris. Comme par magie, le couvercle se souleva de lui-m\u00eame, mu par d\u2019invisibles ressorts sans doute. Je l\u2019ouvris en grand, deux \u00e9querres pivotantes se d\u00e9pliaient pour maintenir le couvercle \u00e0 la verticale. Mon c\u0153ur battait \u00e0 la chamade, mes yeux luisaient d\u2019une cupidit\u00e9 enfantine. Je crois bien que je fus d\u00e9\u00e7u. Sans aucun doute m\u2019attendais-je \u00e0 d\u00e9couvrir quelques tr\u00e9sors fabuleux comme ceux que l\u2019on d\u00e9couvre, les yeux \u00e9bahis, dans les romans de Verne, de Stevenson, de Poe ou encore ceux sortis droit de ces contes mauresques o\u00f9 le s\u00e9same n\u2019est pas qu\u2019une simple graine. Le coffret, cette bo\u00eete \u00e9tait vide. Enfin, vide ! Pas tout \u00e0 fait. A l\u2019int\u00e9rieur, pos\u00e9 \u00e0 ras, comme un second couvercle, je d\u00e9couvris un plateau en bois tr\u00e8s fin et tr\u00e8s l\u00e9ger. Sur ce plateau, il y avait de minuscules parois, qui ne devaient exc\u00e9der quelques millim\u00e8tres de hauteur, entrecrois\u00e9es en un immense quadrillage compos\u00e9 de minuscules carr\u00e9s de quelques millim\u00e8tres de largeur. Je ne pus m\u2019emp\u00eacher de faire le parall\u00e8le avec ce meuble que j\u2019avais vu accroch\u00e9 au-dessus de l\u2019\u00e9tabli. Sauf qu\u2019ici, on n\u2019e\u00fbt m\u00eame pas mis un seul clou dans l\u2019un de ces compartiments. Je m\u2019approchai, collant le nez sur la plaque, plissant les yeux pour tenter de percer ce myst\u00e8re qui se refusait \u00e0 moi. La lumi\u00e8re de la fen\u00eatre projetait de minuscules ombres et, avec les yeux mi-clos, on aurait pu imaginer se promener dans les couloirs sinueux d\u2019un immense labyrinthe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au centre de l\u2019\u00e9difice, j\u2019aper\u00e7us deux trous espac\u00e9s de peu. J\u2019en devinai tout de suite l\u2019usage, et, passant le pouce et l\u2019index dans les orifices, je soulevai d\u00e9licatement la plaque du dessus. Sentant sous mes doigts plusieurs \u00e9paisseurs, je m\u2019appliquai \u00e0 n\u2019en prendre qu\u2019une en jouant avec la pression de la pulpe. Je fus surpris car la plaque \u00e9tait beaucoup plus lourde qu\u2019il n\u2019en paraissait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je posai la plaque \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du coffret et replongeai le nez dans l\u2019\u00e9difice. Pareil. Exactement pareil, juste un degr\u00e9 en dessous. Des cases et des cases vides, vacantes, pas m\u00eame une trace qui e\u00fbt pu faire croire qu\u2019elles avaient pu \u00eatre un jour habit\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soudain j\u2019entendis des pas dans l\u2019escalier. Les bruits sourds et lourds sur l\u2019escalier de bois ne laissaient aucun doute subsister : c\u2019\u00e9tait mon grand-p\u00e8re qui montait. Deux fois pris la main dans le sac, j\u2019allais d\u00e9rouiller, c\u2019\u00e9tait certain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voulus tout ranger pr\u00e9cipitamment, prenant sans m\u00e9nagement la planche et la jetant dans le coffret. \u00c9videmment, la pr\u00e9cipitation ne va pas de mise avec une construction de cette pr\u00e9cision. Je tentai vainement de la faire rentrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, comme la pi\u00e8ce d\u2019un puzzle qui serait disjointe, je tentai toutes les positions, tournant le carr\u00e9 dans tous les sens\u2026 J\u2019entendis les pas s\u2019arr\u00eater derri\u00e8re la porte. Je fermai les yeux, comme le font tous les jeunes enfants pour se cacher. Ne pas voir c\u2019est n\u2019\u00eatre pas pris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La porte grin\u00e7a en s\u2019ouvrant compl\u00e8tement. Mon grand-p\u00e8re pronon\u00e7a mon nom. Hugo. Sans crier, ni m\u00eame hausser le son de sa voix. Un ton plut\u00f4t d\u00e9monstratif, comme si, me montrant du doigt, il associait le son qui d\u00e9signe mon pr\u00e9nom.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9carquillai les yeux. Pas d\u2019\u00e9clat de voix, pas de main sur le collet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab Oui GrandPa ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Je vois que tu as d\u00e9couvert le plus grand tr\u00e9sor de cette maison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Le plus grand tr\u00e9sor&#8230; mais GrandPa, la bo\u00eete, elle est vide !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Comment \u00e7a, vide ? dit-il en s\u2019approchant de moi. Elle n\u2019est pas vide, tu le vois bien, il y a toutes ces petites cases&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Ben oui ! Mais y a rien dedans\u2026 Elles sont toutes vides. Quelqu\u2019un a vol\u00e9 tous les tr\u00e9sors qu\u2019il y avait dans les cases.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Ahhh ! \u00c7a c\u2019est que tes yeux voient\u2026 Je vais te dire un autre secret. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tressaillis en entendant cette derni\u00e8re phrase. Mais grand-p\u00e8re s\u2019approcha tout pr\u00e8s de moi, passa son bras autour de mon cou tout en me montrant le coffret. Il m\u2019expliqua alors son secret fonctionnement. Ce coffret renfermait tous les mots du monde. D\u00e8s qu\u2019un mot nouveau trainait, dans la rue, dans le journal, sur le visage d\u2019un ami, sur le rebord d\u2019une fen\u00eatre, sur la feuille d\u2019un arbre, il s\u2019empressait de l\u2019attraper et de le mettre \u00e0 la bouche. Il le savourait longuement, lentement, comme si ce mot \u00e9tait un petit carr\u00e9 de chocolat. Il le retournait amoureusement avec la langue, il le collait au palais, le caressait de la luette, le faisait rouler dans les joues, donnait de petits coups de dents pour s\u2019assurer de sa consistance. Puis, quand il l\u2019avait go\u00fbt\u00e9 suffisamment longtemps, sous toutes ces coutures, pour en garder le souvenir ancr\u00e9 dans ses papilles, il venait ici et d\u00e9posait le mot dans une case vide de ce mus\u00e9e infini. Il entreposait l\u00e0 tous les mots qu\u2019il trouvait, m\u00eame ceux dont le go\u00fbt \u00e9tait r\u00e9pugnant, ou fort, ou \u00e9pic\u00e9. Il m\u2019expliqua, tout en soulevant avec d\u00e9licatesse les \u00e9tages de cet \u00e9trange mus\u00e9e, comment les mots \u00e9taient class\u00e9s et r\u00e9pertori\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ici, les verbes, l\u00e0 les noms communs, \u00e0 ce degr\u00e9 les noms propres, l\u00e0 les articles, les pronoms\u2026 J\u2019ouvrais grand les yeux pour tenter de faire la distinction entre les \u00e9tages de ce curieux appartement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon grand-p\u00e8re prit alors deux panneaux qu\u2019il posa devant moi. Il m\u2019apprit qu\u2019ici \u00e9taient rassembl\u00e9s quelques milliers d\u2019adjectifs. Il m\u2019expliqua en d\u00e9tail leur nomenclature, les r\u00e8gles qui les agitaient. Il m\u2019affirma que parmi les mots qu\u2019il d\u00e9couvrait, les adjectifs \u00e9taient les plus pr\u00e9cieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0\u00ab C\u2019est l\u2019or de la langue, la couleur des phrases, la fragrance de la po\u00e9sie, la nuance de nos vies, dit-il pour conclure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Mais pourquoi tu les gardes ici, GrandPa, les mots ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Pourquoi ? Attends, je vais te montrer\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon grand-p\u00e8re posa un \u00e9tage d\u2019adjectifs \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, il prit une feuille de papier, son stylo \u00e0 plume et commen\u00e7a \u00e0 former des arabesques. Il s\u2019arr\u00eata, leva le nez, semblant r\u00e9fl\u00e9chir un instant, il fit mine de tremper alors son crayon dans une des cases remplies d\u2019adjectifs et sa plume reprit sa course sur le papier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce mus\u00e9e improbable est la plus incroyable muse qu\u2019il m\u2019ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e de voir. Mon grand-p\u00e8re s\u2019en servait tout les jours pour ses tableaux et ses po\u00e8mes pour en extraire les nuances de la vie, l&rsquo;infinie richesse de la langue. Je r\u00e9alise maintenant que celui qui enduisait, \u00e0 mon grand effroi, sa toile de colle de peau de lapin \u00e9tait celui-l\u00e0 m\u00eame qui jouait au quotidien \u00e0 recycler la vie et les mots, et qu\u2019entre ces deux activit\u00e9s, s\u2019il l\u2019une paraissait plus cruelle que l\u2019autre, il n\u2019y avait gu\u00e8re de diff\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces mots que je viens d\u2019\u00e9crire, je les d\u00e9poussi\u00e8re \u00e0 ce jour. Le coffret, GrandPa me l\u2019a l\u00e9gu\u00e9. Il est l\u00e0, ouvert, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">P.S. : Maintenant je comprends mieux pourquoi ma grand-m\u00e8re mettait tant d\u2019application \u00e0 nettoyer ce mus\u00e9e gigantesque.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">&#8211; F I N &#8211;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Puisque je \u00ab\u00a0rapatrie\u00a0\u00bb les textes \u00e9crits en dehors du labyrinthe, je remonte ce billet publi\u00e9 sur le webzine Fanes de carottes en d\u00e9cembre 2008, en y incluant cette fois-ci le texte&#8230; Le th\u00e8me propos\u00e9 \u00e9tait \u00ab\u00a0Mus\u00e9e improbable\u00a0\u00bb et j&rsquo;ai parl\u00e9 de mes mus\u00e9es imaginaires. 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