{"id":348,"date":"2008-11-24T17:35:08","date_gmt":"2008-11-24T16:35:08","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=348"},"modified":"2013-02-24T00:45:44","modified_gmt":"2013-02-23T23:45:44","slug":"sur-la-lecture-m-proust","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=348","title":{"rendered":"Sur la lecture &#8212; Marcel Proust"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Je laissais les autres finir de go\u00fbter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe jusqu\u2019\u00e0 telle charmille o\u00f9 je m\u2019asseyais, introuvable, adoss\u00e9 aux noisetiers taill\u00e9s, apercevant le plant d\u2019asperges, les bordures de fraisiers, le bassin o\u00f9, certains jours, les chevaux faisaient monter l\u2019eau en tournant, la porte blanche qui \u00e9tait la \u00ab fin du parc \u00bb en haut, et au-del\u00e0, les champs de bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence \u00e9tait profond, le risque d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert presque nul, la s\u00e9curit\u00e9 rendue plus douce par les cris \u00e9loign\u00e9s qui, d\u2019en bas, m\u2019appelaient en vain, quelquefois m\u00eame se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s\u2019en retournaient, n\u2019ayant pas trouv\u00e9 ; alors plus aucun bruit ; seul de temps en temps le son d\u2019or des cloches qui au loin, par del\u00e0 les plaines, semblait tinter derri\u00e8re le ciel bleu, aurait pu m\u2019avertir de l\u2019heure qui passait ; mais, surpris par sa douceur et troubl\u00e9 par le silence plus profond, vid\u00e9 des derniers sons, qui le suivait, je n\u2019\u00e9tais jamais s\u00fbr du nombre des coups. Ce n\u2019\u00e9tait pas les cloches tonnantes qu\u2019on entendait en rentrant dans le village \u2013 quand on approchait de l\u2019\u00e9glise qui, de pr\u00e8s, avait repris sa taille haute et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d\u2019ardoise ponctu\u00e9 de corbeaux \u2013 faire voler le son en \u00e9clats sur la place \u00ab pour les biens de la terre \u00bb. Elles n\u2019arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s\u2019adressant pas \u00e0 moi, mais \u00e0 toute la campagne, \u00e0 tous les villages, aux paysans isol\u00e9s dans leur champ, elles ne me for\u00e7aient nullement \u00e0 lever la t\u00eate, elles passaient pr\u00e8s de moi, portant l\u2019heure aux pays lointains, sans me voir, sans me conna\u00eetre et sans me d\u00e9ranger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et quelquefois \u00e0 la maison, dans mon lit, longtemps apr\u00e8s le d\u00eener, les derni\u00e8res heures de la soir\u00e9e abritaient aussi ma lecture, mais cela, seulement les jours o\u00f9 j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 aux derniers chapitres d\u2019un livre, o\u00f9 il n\u2019y avait plus beaucoup \u00e0 lire pour arriver \u00e0 la fin. Alors, risquant d\u2019\u00eatre puni si j\u2019\u00e9tais d\u00e9couvert et l\u2019insomnie qui, le livre fini, se prolongerait peut-\u00eatre toute la nuit, d\u00e8s que mes parents \u00e9taient couch\u00e9s je rallumais ma bougie ; tandis que, dans la rue toute proche, entre la maison de l\u2019armurier et la poste, baign\u00e9es de silence, il y avait plein d\u2019\u00e9toiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu\u2019\u00e0 gauche, sur la ruelle exhauss\u00e9e o\u00f9 commen\u00e7ait en tournant son ascension sur\u00e9lev\u00e9e, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l\u2019abside de l\u2019\u00e9glise dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l\u2019\u00e9glise villageoise et pourtant historique, s\u00e9jour magique du Bon Dieu, de la brioche b\u00e9nite, des saints multicolores et des dames des ch\u00e2teaux voisins qui, les jours de f\u00eate, faisant, quand elles traversaient le march\u00e9, piailler les poules et regarder les comm\u00e8res, venaient \u00e0 la messe \u00ab dans leurs attelages \u00bb, non sans acheter au retour, chez le p\u00e2tissier de la place, juste apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 l\u2019ombre du porche o\u00f9 les fid\u00e8les en poussant la porte \u00e0 tambour semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces g\u00e2teaux en forme de tours, prot\u00e9g\u00e9s du soleil par un store, \u2013 \u00ab manqu\u00e9s \u00bb, \u00ab Saint-Honor\u00e9s \u00bb et \u00ab g\u00e9noises \u00bb, \u2013 dont l\u2019odeur oisive et sucr\u00e9e est rest\u00e9e m\u00eal\u00e9e pour moi aux cloches de la grand\u2019messe et \u00e0 la gaiet\u00e9 des dimanches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis la derni\u00e8re page \u00e9tait lue, le livre \u00e9tait fini. Il fallait arr\u00eater la course \u00e9perdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s\u2019arr\u00eatant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps d\u00e9cha\u00een\u00e9s en moi pour pouvoir se calmer ainsi d\u2019autres mouvements \u00e0 diriger, je me levais, je me mettais \u00e0 marcher le long de mon lit, les yeux encore fix\u00e9s \u00e0 quelque point qu\u2019on aurait vainement cherch\u00e9 dans la chambre ou dehors, car il n\u2019\u00e9tait situ\u00e9 qu\u2019\u00e0 une distance d\u2019\u00e2me, une de ces distances qui ne se mesurent pas par m\u00e8tres et par lieues, comme les autres, et qu\u2019il est d\u2019ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux \u00ab lointains \u00bb de ceux qui pensent \u00ab \u00e0 autre chose \u00bb. Alors, quoi ? ce livre, ce n\u2019\u00e9tait que cela ? Ces \u00eatres \u00e0 qui on avait donn\u00e9 plus de son attention et de sa tendresse qu\u2019aux gens de la vie, n\u2019osant pas toujours avouer \u00e0 quel point on les aimait, et m\u00eame quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l\u2019air de sourire de notre \u00e9motion, fermant le livre, avec une indiff\u00e9rence affect\u00e9e ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait halet\u00e9 et sanglot\u00e9, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d\u2019eux.<\/p>\n<p><cite><strong><em>Sur la lecture<\/em>, Marcel Proust, Actes Sud<\/strong><\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3441\" alt=\"Katie -- Lewis\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/4961063539_47535ddf2e_z.jpg\" width=\"640\" height=\"312\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/4961063539_47535ddf2e_z.jpg 640w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/4961063539_47535ddf2e_z-350x170.jpg 350w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/4961063539_47535ddf2e_z-150x73.jpg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/4961063539_47535ddf2e_z-200x97.jpg 200w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/4961063539_47535ddf2e_z-400x195.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Je laissais les autres finir de go\u00fbter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe jusqu\u2019\u00e0 telle charmille o\u00f9 je m\u2019asseyais, introuvable, adoss\u00e9 aux noisetiers taill\u00e9s, apercevant le plant d\u2019asperges, les bordures de fraisiers, le bassin o\u00f9, certains jours, les chevaux faisaient monter l\u2019eau en tournant, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":349,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"footnotes":""},"categories":[26,18,69],"tags":[124,483,40],"class_list":["post-348","post","type-post","status-publish","format-quote","has-post-thumbnail","hentry","category-auteurs","category-page-dans-un-courant-dair","category-proust-auteurs","tag-lectrice","tag-lecture","tag-souvenir","post_format-post-format-quote"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/laliseuse.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/348","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=348"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/348\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/349"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=348"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=348"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=348"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}