{"id":2582,"date":"2012-10-11T21:54:04","date_gmt":"2012-10-11T20:54:04","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=2582"},"modified":"2013-03-03T11:04:37","modified_gmt":"2013-03-03T10:04:37","slug":"abri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=2582","title":{"rendered":"Abri"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00a0L&rsquo;infini serait l&rsquo;espace-temps au pluriel,<br \/> Le centre, ce qui nous maintient debout,<br \/> Et le passage, ce qui nous fait avancer.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2 style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0Explorer l&rsquo;abri<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">Abri. Quatre lettres si petites, si fr\u00eales, si ramass\u00e9es, si \u00e9troites&#8230; s&rsquo;il n&rsquo;y avait, gardant l&rsquo;entr\u00e9e du mot, comme un antique portique, cette \u00e9bauche d&rsquo;un toit, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un grenier haut perch\u00e9, d&rsquo;un \u00e9tage sur pilotis o\u00f9 nous blottir, d&rsquo;une mansarde extirp\u00e9e du monde bassement terrestre o\u00f9 nous trouverions refuge. Contrevents et mar\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0Ce grenier, cet attique (<em>the attic <\/em>disent les anglais, peut-\u00eatre moins enclins que les fran\u00e7ais \u00e0 garder leur grain au dernier \u00e9tage de leur maison) semble \u00eatre la clef de vo\u00fbte de l&rsquo;\u00e9difice, le point de fermeture abstrus (\u00e9tymologiquement <em>qui est cach\u00e9 profond\u00e9ment)<\/em> et obtus (<em>\u00e9mouss\u00e9<\/em>) qui simultan\u00e9ment nous pr\u00e9serve et nous calfeutre dans l&rsquo;abri. Mais l&rsquo;abri porte en lui une force po\u00e9tique et \u00e9tymologique qui l&#8217;emp\u00eache de s&rsquo;enfermer dans l&rsquo;image du r\u00e9duit. Abri ne se r\u00e9duit pas. Il refuse de c\u00e9der son espace, consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 tord comme clos, \u00e0 la r\u00e9duction. Abri infini, donc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0Abri est un d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;ancien verbe <em>abrier<\/em> (IXe XIIe s.) issu du bas latin <em>apricare<\/em> lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du latin classique <em>apricari<\/em>, de <em>apricus<\/em> qui signifie \u00ab\u00a0exposer au soleil\u00a0\u00bb. L&rsquo;origine du mot latin est obscure, nous pr\u00e9cise le <em>Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise<\/em>, mais les Latins rapprochaient ce mot de aperire \u00ab\u00a0ouvrir\u00a0\u00bb (ap\u00e9ritif), ouvrir au soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00c9trangement, <em>abrir<\/em> espagnol et <em>aprir <\/em>italien, qui ont la m\u00eame racine, ont conserv\u00e9 leur sens initial tandis qu&rsquo;abrier et abri firent rapidement un volteface s\u00e9mantique. D&rsquo;exposer au soleil, abri devint, d\u00e9s ses premiers usages et par un glissement d&rsquo;effet similaire, un refuge contre la pluie. Souvent la m\u00e9t\u00e9o se m\u00eale de nos mots et le vent emm\u00eale la langue. N\u00e9anmoins je r\u00eave qu&rsquo;abri garde en lui, comme une r\u00e9miniscence radioactive, les traces des rayons de soleil qui le caressaient nagu\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0Abri, ce refuge ouvert au soleil. Comme ces arbres o\u00f9 montaient jadis nos lointains anc\u00eatres hominid\u00e9s pour fuir les pr\u00e9dateurs, les flaques d&rsquo;eau et peut-\u00eatre, mais c&rsquo;est seulement une supposition songeuse, l&rsquo;apesanteur. Car avant que de trouver refuge dans les entrailles de la terre, dans les grottes sombres et d\u00e9vorantes, nos premiers abris furent la surexposition de nos silhouettes au milieu des branches, plus pr\u00e8s du soleil \u2013 il faudra peut-\u00eatre narrer un jour cette version n\u00e9andertalienne d&rsquo;Icare et le haricot magique \u2013 avec pour seules enveloppes, les courants d&rsquo;air dans les feuilles et les frissons sur nos corps velus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0Abri, cet ouvert au ferm\u00e9. L&rsquo;exposition comme protection est une croyance magique et ancestrale que perp\u00e9tuent les enfants quand ils ferment les yeux pour dispara\u00eetre aux yeux de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia.png\" rel=\"lightbox[2582]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-2583\" title=\"Melancholia, Lars von Trier\" alt=\"\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia.png\" width=\"621\" height=\"262\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia.png 720w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia-350x147.png 350w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia-150x63.png 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia-200x84.png 200w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/melancholia-400x168.png 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 621px) 100vw, 621px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">Autre image : quand s&rsquo;approche le moment fatidique, dans <em>Melancholia<\/em> de Lars von Trier, quand la possibilit\u00e9 m\u00eame d&rsquo;un abri dispara\u00eet totalement, quand fuir revient \u00e0 nier la conscience de la r\u00e9alit\u00e9 \u2013 par la mort, la folie \u2013 (admirable sc\u00e8ne o\u00f9 la premi\u00e8re r\u00e9action de Charlotte Gainsbourg, quand la fin du monde devient in\u00e9luctable, est de s&rsquo;enfuir, \u00e0 pied avec son fils, vers le village et qui, ce faisant, <em>tourne le dos<\/em> \u00e0 la plan\u00e8te pour mieux la faire dispara\u00eetre), quand arrive ce moment, ils construisent ensemble un fr\u00eale tipi, ouvert et expos\u00e9, comme si l&rsquo;abri ultime \u00e9tait pour l&rsquo;homme celui qui lui permettait de renouer avec sa condition d&rsquo;abrit\u00e9. Et qu&rsquo;il puisse dire : j&rsquo;ai un abri. Le mot seul vaut toutes les protections. Abri expos\u00e9 au soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0Inversement, c&rsquo;est derri\u00e8re la porte ferm\u00e9e et suppos\u00e9e protectrice que se cachent, pour les enfants encore, mais aussi pour ceux qui cultivent un minimum leur parano\u00efa, les pires atrocit\u00e9s fantasmagoriques. Lynch a parfaitement exploit\u00e9 ce pouvoir angoissant de la porte ferm\u00e9e (dans <em>Blue Velvet<\/em> notamment, si mes souvenirs sont bons). Et ce n&rsquo;est pas pour rien que Freud, parlant du refoulement, \u00e9voque la question de la porte : le souvenir refoul\u00e9, dit-il en substance, est comme un intrus qui frappe \u00e0 la porte, et dont on fait mine d&rsquo;ignorer la pr\u00e9sence malgr\u00e9 les cris de rage, les coups de poings. Mais l&rsquo;intrus finit toujours par rentrer par la fen\u00eatre. Parce que sa finalit\u00e9 ultime, c&rsquo;est de p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur pendant que vous avez les yeux riv\u00e9s sur la porte, pendant que cette porte toujours close vous rassure. Le rassurant s\u00e8me la graine du soup\u00e7on. Rassurer, comme on couvre d&rsquo;un voile pudique \u2013 ou bienveillant ou mortuaire\u2013 ce qui est obsc\u00e8ne, ce qui est \u00e0 craindre, ce qu&rsquo;il ne faut pas voir. \u00catre rassur\u00e9, ce n&rsquo;est pas fermer les yeux, c&rsquo;est fermer des paupi\u00e8res qui ne nous appartiennent pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">Pour rester dans le genre (post-)apocalyptique, dans <em>La route<\/em>, de Cormac McCarthy, il est symptomatique que le seul endroit qui ressemble \u00e0 un abri, le seul qui offre, dans le monde devenu barbare, tous les attributs de l&rsquo;hospitalit\u00e9 \u2013 qui sont comme des clich\u00e9s (au sens photographique) de la civilisation fig\u00e9e dans son \u00e9tat ant\u00e9rieur d&rsquo;avant la catastrophe, comme peuvent l&rsquo;\u00eatre les ruines et les corps de Pomp\u00e9i de l&rsquo;Antiquit\u00e9 \u2013 soit aussi un endroit dans lequel le narrateur\/p\u00e8re ne souhaite pas demeurer trop longtemps, se s\u00e9dentariser. Cet abri, il en a l&rsquo;intime conviction, est aussi un trou \u00e0 rat, sans issue, sans exposition, sans soleil (m\u00eame si celui-ci n&rsquo;est plus qu&rsquo;un p\u00e2le r\u00eave tout le long de ce magnifique roman). Un tombeau. Son instinct de survivant l&rsquo;alerte sur l&rsquo;illusion que sont ces attributs fallacieux qui l&rsquo;\u00e9loignent de cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9plaisante qui fait maintenant partie de leur condition : la route vers le sud. Ces attributs auraient \u00e9t\u00e9 valides pour s&rsquo;abriter lors d&rsquo;une explosion nucl\u00e9aire mais, dans le contexte des gu\u00e9rillas cannibales, ils sont devenus obsol\u00e8tes, contreproductifs, dangereux. Ce faux-abri, c&rsquo;est le m\u00eame que l&rsquo;\u00eele des Lotophages pour Ulysse\u00a0: le lieu de l&rsquo;endormissement rassurant, celui qui engourdit nos sens, notre d\u00e9termination initiale et notre instinct de survie, celui qui fait de nous des prisonniers d\u00e9pendants de l&rsquo;espace qu&rsquo;ils occupent, le lieu de l&rsquo;oubli de soi. Abri, le lieu de la conscience d&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<hr style=\"width: 250px;\" width=\"250\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"LEFT\">\u00a0La question de l&rsquo;abri, je l&rsquo;ai tout juste \u00e9voqu\u00e9e dans cette courte introduction, traverse tous les \u00e2ges, toutes les civilisations, toutes les croyances (c&rsquo;est le centre m\u00eame de toute eschatologie avec cette question : o\u00f9 seront-nous abrit\u00e9s quand tout <em>ceci<\/em> sera fini ?). La litt\u00e9rature, la po\u00e9sie, la philosophie, la science, la psychologie m\u00eame, toutes les sciences humaines portent ensemble un regard attentif sur ce qu&rsquo;on pourrait d\u00e9finir comme un des symboles essentiels et signifiants de l&rsquo;anthropologie. Il m&rsquo;a sembl\u00e9, dans le c\u0153ur m\u00eame d&rsquo;un labyrinthe \u2013 qui porte en lui l&rsquo;essence d&rsquo;un abri possible \u2013 que cette question pouvait \u00eatre abord\u00e9e comme un fil rouge de lectures et de pens\u00e9es \u00e0 venir. Abri \u00e0 suivre, donc&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Abri. 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