{"id":2397,"date":"2012-06-15T16:02:08","date_gmt":"2012-06-15T15:02:08","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=2397"},"modified":"2014-07-11T12:04:13","modified_gmt":"2014-07-11T11:04:13","slug":"a-la-rencontre-dun-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=2397","title":{"rendered":"A la rencontre d&rsquo;un livre&#8230;"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">De quelle id\u00e9e, suis-je la biographie ?<br \/>\nDe quelle silence cette parole n\u00e9e ?<cite> L&rsquo;homme cach\u00e9, Pierre Cendors, p. 113<\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><\/p>\n<div class=\"bloc_flottant\" style=\"width:300px; float:right; \" ><\/em><em>Je d\u00e9die ce texte : \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.delitteris.com\/\">Julie<\/a>, en guise de r\u00e9ponse<br \/>\n\u00e0 sa question : Comment \u00ab\u00a0ressentez\u00a0\u00bb-vous la lecture ?<br \/>\nA <a href=\"http:\/\/lepandemoniumlitteraire.blogspot.fr\/\">Marianne<\/a> que j&rsquo;ai finalement trouv\u00e9e<br \/>\nEt \u00e0 l&rsquo;ange perdu qui m&rsquo;accompagna ce jour-l\u00e0.<em><\/div>\n<p><\/em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<h2 style=\"text-align: left;\">Comment le livre nous trouve-t-il ?<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rencontrer un livre ou un auteur proc\u00e8de toujours d&rsquo;un myst\u00e8re qui nous \u00e9chappe. Quand je dis rencontrer, je veux dire rencontrer vraiment. Pas physiquement bien s\u00fbr ! Je dis le mot \u00ab\u00a0rencontrer\u00a0\u00bb et l&rsquo;image qui me vient imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;esprit est celle d&rsquo;un puzzle dont il manque la derni\u00e8re pi\u00e8ce, l&rsquo;essentielle, celle qui viendrait combler ce vide, central \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice. Rencontrer, c&rsquo;est trouver cette pi\u00e8ce qui,\u00a0 \u00e9tant <em>toujours d\u00e9j\u00e0<\/em> en avance sur sa propre absence, sur notre propre qu\u00eate, exacerbe une incompl\u00e9tude secr\u00e8te et \u00e0 jamais repouss\u00e9e. Heureusement, nous avons toujours des milliers de puzzles en construction, et il s&rsquo;en trouve toujours quelques-uns pour lesquels, par la force du hasard ou par obstination, une pi\u00e8ce surgit du n\u00e9ant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les auteurs que l&rsquo;on rencontre, selon cette d\u00e9finition, se comptent sur quelques mains pleines de doigts. Duras fut pour moi une rencontre. Woolf, Borges, Rilke, P\u00e9rec, Blanchot, Char, Jab\u00e8s, Quignard r\u00e9cemment. J&rsquo;en oublie quelques-uns. Et l\u00e0, je cite les auteurs, mais la rencontre n&#8217;embrasse g\u00e9n\u00e9ralement pas l\u2019\u0153uvre compl\u00e8te, elle tient \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;un texte ou deux : <em>Lol V. Stein<\/em>, <em>To the Lighthouse<\/em>, <em>Fictions<\/em>, etc. Bien s\u00fbr, une fois un auteur d\u00e9couvert, on se lance dans la lecture fr\u00e9n\u00e9tique, dans la r\u00e9p\u00e9tition compulsive : on veut r\u00e9it\u00e9rer la rencontre, le miracle (au sens de merveilleux), au d\u00e9tour d&rsquo;une phrase, dans le geste anodin d&rsquo;un personnage, dans le fr\u00e9missement d&rsquo;un courant d&rsquo;air, dans le bruissement de la langue&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question qu&rsquo;on se pose rarement, c&rsquo;est : comment est-ce que cela arrive ? Par quel hasard, par quel cheminement inopin\u00e9, par quel lien se dirige-t-on vers un auteur, vers un livre plut\u00f4t qu&rsquo;un autre ? Est-ce l&rsquo;instinct ? Est-ce le charisme de l&rsquo;auteur ? Est-ce l&rsquo;illustration sur la couverture ? La quatri\u00e8me ? Est-ce l&rsquo;\u00e9cole, les biblioth\u00e8ques, les salons, les libraires, les marchands ? Est-ce un autre livre ? Est-ce internet et les innombrables r\u00e9seaux de blogueurs-lecteurs ? Est-ce les m\u00e9dias, la t\u00e9l\u00e9, la radio ? Est-ce un ami, un voisin ? Est-ce un \u00e9tranger qui laissa pour vous cet Atlantide englouti sur ce banc ? Il y a un peu de tout cela en ce qui concerne la d\u00e9couverte, mais pour la rencontre ? Une partie des auteurs que j&rsquo;ai cit\u00e9s au-dessus sont des rencontres &#8211; quasi in\u00e9vitables &#8211; de mon cursus scolaire et litt\u00e9raire, une autre, la part des po\u00e8tes, me vient <a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/2009\/03\/07\/decouvrir-la-poesie\/\">de ma m\u00e8re comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 ici<\/a>. Mais les autres ? Seul le labyrinthe conna\u00eet le secret cheminement qui les pousse jusqu&rsquo;\u00e0 nous.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Digression 1 : Escale pour un livre<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tenez, je vais faire un d\u00e9tour, avant d&rsquo;entrer dans l&rsquo;objet initial de cet article \u00e0 savoir la rencontre et la lecture de <em>L&rsquo;homme cach\u00e9<\/em>, et vous raconter les moments qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ma rencontre avec Pierre Cendors. Depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, je me d\u00e9place rarement aux salons du livre. C&rsquo;est un pr\u00e9jug\u00e9 tenace chez moi (et peut-\u00eatre une certaine forme de snobisme que je tends \u00e0 corriger), mais je trouve que le lieu n&rsquo;est pas propice \u00e0 une quelconque rencontre avec des livres. On y est serr\u00e9 et bouscul\u00e9. L&rsquo;atmosph\u00e8re qui y r\u00e8gne est pesante, embourb\u00e9e dans cette \u00e9conomie marchande de l&rsquo;objet-livre qui voudrait en faire un commerce prosp\u00e8re quand les badauds, comme moi, viennent surtout y chercher de la litt\u00e9rature, du r\u00eave et de la rencontre. Et \u00e7a crie dans le haut-parleur : \u00ab <em>l&rsquo;auteur untel signe en ce moment son dernier livre au stand 21 des \u00e9ditions trucs-muche<\/em> \u00bb. L&rsquo;apog\u00e9e de la litt\u00e9rature entr\u00e9e dans l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. On y croise aussi certains auteurs, une pile de livres pos\u00e9e devant eux, assis et ne trouvant aucune contenance face au p\u00e9ril de cette mise en spectacle, assis et d\u00e9courag\u00e9s face \u00e0 au vide que constitue leur lectorat absent. C&rsquo;est une image de la solitude de l&rsquo;\u00e9crivain qui m&rsquo;\u00e9meut, sinc\u00e8rement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette ann\u00e9e, une fois n&rsquo;est pas coutume, j&rsquo;avais d\u00e9cid\u00e9 de me rendre \u00e0 l&rsquo;Escale du Livre, salon annuel \u00e0 Bordeaux. J&rsquo;avais pr\u00e9vu d&rsquo;y aller seul, mais allez savoir pourquoi, la veille, je d\u00e9cidai d&#8217;emmener Matisse, mon fils de sept ans. Je savais d\u00e9j\u00e0, alors que le tramway franchissait la Garonne, qu&rsquo;il allait\u00a0 falloir concilier entre fl\u00e2nerie vaguement r\u00eaveuse et attraction n\u00e9cessaire pour maintenir la curiosit\u00e9 de mon fils. Je savais d\u00e9j\u00e0 que je n&rsquo;irais pas, comme j&rsquo;avais os\u00e9 l&rsquo;imaginer, \u00e9couter Onfray faire sa pr\u00e9sentation de la philosophie de H. D. Thoreau. Toute initiation exige de soi une part de sacrifice que l&rsquo;on transmet \u00e0 l&rsquo;autre : ce que l&rsquo;on perd d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 se retrouve offert au centuple de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, dit-on. C&rsquo;est donc avec une esp\u00e9rance de bonheur que je narguais la longue file d&rsquo;attente devant la salle du conf\u00e9rencier, et m&rsquo;engouffrais dans le salon avec mon gamin.\u00a0 Je m&rsquo;\u00e9tais fix\u00e9 un objectif secondaire en venant \u00e0 cet endroit : trouver une certaine <a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/2012\/06\/11\/lisieres-marianne-desroziers\/\">Marianne<\/a> pour \u00e9tablir un premier contact (je m&rsquo;\u00e9tais engag\u00e9 \u00e0 \u00e9crire un article pour la revue qu&rsquo;elle dirige et j&rsquo;aime, dans la mesure du possible, passer du virtuel au r\u00e9el). Ne l&rsquo;ayant jamais vu ailleurs que sur la photo de son profil et consid\u00e9rant la foule, venue nombreuse au salon, j&rsquo;abaissai rapidement mon objectif de secondaire \u00e0 tertiaire, de tertiaire \u00e0 probable, de probable \u00e0 \u00ab on va laisser le hasard faire son \u0153uvre \u00bb&#8230;<\/p>\n<div class=\"livre\">\n<h3>L&rsquo;ange disparu<\/h3>\n<h4>Max Ducos<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.editions-sarbacane.com\/\">Editions Sarbacane<\/a>, 2008<\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-2455\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/angedisparu-249x350.gif\" alt=\"L'ange disparu, Max Ducos, \u00e9ditions Sarbacane\" width=\"249\" height=\"350\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/angedisparu-249x350.gif 249w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/angedisparu-150x210.gif 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/angedisparu-200x280.gif 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 249px) 100vw, 249px\" \/><\/div>\n<h2>Digression 2 : L&rsquo;ange a disparu<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">La visite du salon avec mon fils se d\u00e9roulait bien. On commen\u00e7a par le secteur jeunesse. Les enfants veulent tout acheter, comme leurs parents, c&rsquo;est bien connu. Aussi, devan\u00e7ant cette acquisition pr\u00e9sum\u00e9e compulsive et d\u00e9sordonn\u00e9e, je limitai l&rsquo;achat \u00e0 un livre, en insistant sur la n\u00e9cessit\u00e9 de bien choisir, de prendre son temps, de fureter, de feuilleter, de toutes ces sortes de conseils que les parents consciencieux trouvent bon de donner&#8230; Ce fut n\u00e9anmoins rapide car, \u00e0 peine avions nous franchi le seuil du premier stand, qu&rsquo;il fondit litt\u00e9ralement (en poussant des petits cris : celui l\u00e0 ! celui l\u00e0 !)\u00a0 sur un livre tr\u00e8s color\u00e9, aux formes et aux couleurs de Mondrian, intitul\u00e9 : \u00ab L&rsquo;ange disparu \u00bb de Max Ducos.\u00a0 \u00c9tonn\u00e9 par la rapidit\u00e9 de son choix et\u00a0 passablement d\u00e9\u00e7u du peu d&rsquo;\u00e9coute que trouv\u00e8rent mes conseils avis\u00e9s (et je le soup\u00e7onnais dans le fond d&rsquo;avoir c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la compulsion, le livre avec son grand format et ses couleurs vives per\u00e7ait l&rsquo;\u00e9tal, on ne voyait que lui, tel un totem marketing plant\u00e9 en plein d\u00e9sert), je t\u00e2chais de le faire parler : Mais pourquoi celui-l\u00e0 ? Pourquoi pas un autre ? Ne veux-tu pas en feuilleter d&rsquo;autres ? Le questionnant, je parcourais et jaugeais le livre : un enfant visite un mus\u00e9e quand il est soudain interpel\u00e9 par une V\u00e9nus qui lui apprend que son petit ange a disparu. L&rsquo;enfant m\u00e8ne son enqu\u00eate dans le mus\u00e9e, interrogeant les tableaux qui l&rsquo;aident \u00e0 trouver l&rsquo;angelot. Passant de tableau en tableau, la qu\u00eate &#8211; et le livre &#8211; est une occasion de se promener \u00e0 travers toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;art, de Poussin \u00e0 Yves Klein&#8230; Non non ! celui-l\u00e0 !\u00a0 insista-t-il en m&rsquo;expliquant alors que cette histoire, il l&rsquo;avait vue cette ann\u00e9e, lors d&rsquo;un spectacle \u00e0 l&rsquo;espace culturel&#8230; Cela me revint : des amis l&rsquo;avaient en effet emmen\u00e9 voir une adaptation de ce livre (<a href=\"http:\/\/marchesdelete.com\/\">mise en sc\u00e8ne par la Cie Les marches de l&rsquo;\u00e9t\u00e9<\/a>) et je me souvins de son enthousiasme \u00e0 nous raconter l&rsquo;histoire, p\u00eale-m\u00eale&#8230; Sa m\u00e8re et moi ne comprenions pas toujours, mais \u00e7&rsquo;avait l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre vachement impressionnant comme histoire&#8230;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/embed\/video\/xhj9tm\" width=\"600\" height=\"450\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette histoire l&rsquo;avait marqu\u00e9 : elle \u00e9tait myst\u00e9rieuse, faisait r\u00e9f\u00e9rence aux tableaux comme il y en avait dans les livres de son\u00a0art-plasticienne de m\u00e8re, abordait des th\u00e8mes qui interrogent les enfants : la s\u00e9paration, la perte de soi, l&rsquo;errance, la peur&#8230; Son choix n&rsquo;avait donc rien de compulsif mais r\u00e9pondait \u00e0 des questions qu&rsquo;avait pos\u00e9es le spectacle. Sans doute esp\u00e9rait-il, \u00e0 travers ce livre, y trouver quelques r\u00e9ponses&#8230; Et puis enfin ! Comme Eloi, le petit gar\u00e7on, nous avions, nous aussi, trouv\u00e9 l&rsquo;ange disparu ! Nous ne pouvions pas l&rsquo;abandonner ici. C&rsquo;est ainsi que nous l&#8217;embarqu\u00e2mes dans notre fr\u00eale esquif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;heure du retour en Ithaque n&rsquo;ayant pas sonn\u00e9, nous repr\u00eemes la route.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/Ulysse_et_les_sirenes.jpg\" rel=\"lightbox[2397]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/Ulysse_et_les_sirenes-1024x482.jpg\" alt=\"Ulysse et les sir\u00e8nes (d\u00e9tail d'une poterie, 460-480 av. JC)\" width=\"1024\" height=\"482\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"livre\">\n<h3>Oku no hoso-michi<br \/>\nL\u2019Etroit Chemin du fond<\/h3>\n<h4>BASH\u00d4<br \/>\ntraduction, notes et commentaires<br \/>\npar Alain WALTER<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.editions-william-blake-and-co.com\/\">Editions William Blake &amp; Co<\/a>, 2007<\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-2944\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/l-etroit-chemin-du-fond-216x350.jpg\" alt=\"Oku no hoso-michi\/ L\u2019Etroit Chemin du fond, BASH\u00d4\" width=\"216\" height=\"350\" \/><\/div>\n<h2>Digression 3 : Impasse de l&rsquo;\u00e9troit chemin du fond<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous continu\u00e2mes,\u00a0l&rsquo;ange, mon fils et moi, \u00e0 d\u00e9river une petite heure parmi les livres jeunesse puis nous abord\u00e2mes le pavillon des livres pour les grands. Cheminant de stand en stand, feuilletant un livre par ici, regardant les couvertures des autres par l\u00e0, scrutant de temps en temps les visages dans l&rsquo;espoir d&rsquo;y trouver celui de Marianne, je reconnus soudain Alain Walter, mon professeur de litt\u00e9rature compar\u00e9e de deuxi\u00e8me ann\u00e9e de Lettres Modernes : il d\u00e9dica\u00e7ait sa traduction de Bash\u00f4, <a href=\"http:\/\/france-japon.net\/2009\/04\/04\/entretien-avec-alain-walter-traducteur-de-oku-no-hosomichi-de-basho\/\">L&rsquo;\u00e9troit chemin du fond<\/a>, sur le stand des \u00e9ditions William Blake. En grande discussion avec un couple, j&rsquo;attendis patiemment mon tour de l&rsquo;aborder et de lui parler un peu. Lui m&rsquo;avait fait rencontrer <em>Moby Dick<\/em>, un jour. Peut-\u00eatre avait-il des nouvelles du capitaine Achab, qui sait ? Avec lui, je m&rsquo;\u00e9tais engouffr\u00e9 dans la jungle, au milieu de nulle part, l\u00e0 o\u00f9 se trouve le <em>Partage des eaux<\/em> d&rsquo;Alejo Carpentier. Souvenirs lointains mais vivaces, ces lectures remontaient en moi tandis que j&rsquo;observais patiemment mon professeur. Avec lui, j&rsquo;avais \u00e9crit mon premier mini-m\u00e9moire sur Marguerite Duras : \u00ab\u00a0<em>La recherche psychanalytique du P\u00e8re dans l&rsquo;<\/em>Amant<em>\u00ab\u00a0<\/em>, quelque chose de cet acabit, je l&rsquo;ai encore dans un carton. Au-del\u00e0 de la lecture et de l&rsquo;\u00e9tude psychanalytique de l\u2019\u0153uvre, je me souvins du plaisir que j&rsquo;avais pris \u00e0 r\u00e9aliser ce mini-livre comme si \u00e7&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 une vraie \u00e9dition. A l&rsquo;\u00e9poque les moyens informatiques \u00e9taient rudimentaires : l&rsquo;\u00e9preuve avait \u00e9t\u00e9 tir\u00e9e en un exemplaire sur une imprimante matricielle, reli\u00e9e artisanalement, et j&rsquo;avais agr\u00e9ment\u00e9 la couverture d&rsquo;une illustration que m&rsquo;avait faite, pour la circonstance, C\u00e9cile, mon art-plasticienne de compagne. J&rsquo;avais eu une tr\u00e8s bonne note et en avais \u00e9t\u00e9 pas peu fier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je feuilletais l&rsquo;ouvrage de Bash\u00f4, \u00e0 la couverture sobre et intrigante. Je me rappelais que Walter parlait souvent du Japon dans les digressions qu&rsquo;il s&rsquo;accordait, des voyages qu&rsquo;il avait faits, du temps o\u00f9 il \u00e9tait lecteur l\u00e0-bas&#8230; Matisse me tira soudain de ma r\u00eaverie. Le temps, pour les enfants, s&rsquo;\u00e9tire proportionnellement par rapport \u00e0 l&rsquo;inaction qu&rsquo;il propose. Il chavirait comme un bouchon dans l&rsquo;eau, il voulait bouger, voir je ne sais quel truc qui avait attir\u00e9 son regard. La discussion paraissait s\u00e9rieuse entre l&rsquo;auteur et ses lecteurs, je remis ma rencontre \u00e0 plus tard&#8230; Par la suite, \u00e0 chaque fois que je passais devant son stand, il \u00e9tait affair\u00e9 \u00e0 discuter avec des personnes diff\u00e9rentes&#8230; et je me dis que Bash\u00f4 avait bien de la chance d&rsquo;avoir trouv\u00e9 comme ambassadeur de son \u0153uvre un homme aussi d\u00e9vou\u00e9, cultiv\u00e9 et patient que mon professeur de litt\u00e9rature compar\u00e9e, mais ce ne sera pas pour moi, pas cette fois-ci. Il est des rencontres qui se r\u00e9alisent et d&rsquo;autres auxquelles on doit renoncer : la barque avance, la berge est immobile. Seuls les souvenirs conf\u00e8rent aux rives un semblant de mouvement.<\/p>\n<div class=\"livre\">\n<h3>1837 &#8211; 1840, journal<\/h3>\n<h4>H.D. Thoreau<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.finitude.fr\">Editions Finitude<\/a>, 2012<\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/thoreaujournal-238x350.jpg\" alt=\"1837-1840, journal - Thoreau\" width=\"238\" height=\"350\" \/><\/div>\n<h2>Digression 4 : \u00cele de la finitude<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sortant de l&rsquo;\u00e9troit chemin du fond, l&rsquo;ange, mon fils et moi\u00a0 nous tomb\u00e2mes, en plein milieu du salon, \u00e0 mille et mille lieues de tout terre habit\u00e9e, sur une \u00eele : celle <a href=\"http:\/\/www.finitude.fr\">des \u00c9ditions Finitude<\/a>. Je me souviens alors que Marianne avait r\u00e9pondu, sur Facebook, \u00e0 l&rsquo;invitation desdites \u00e9ditions en pr\u00e9cision qu&rsquo;elle serait pr\u00e9sente sur ce stand. Peut-\u00eatre la trouverais-je, perdue, sur cette \u00eele, pensais-je. De plus, c&rsquo;\u00e9tait la maison qui publiait, en int\u00e9gralit\u00e9, la traduction du journal de Thoreau. A d\u00e9faut du conf\u00e9rencier, je pouvais au moins satisfaire ma curiosit\u00e9 en achetant ce livre qui m&rsquo;avait attir\u00e9 ici comme un phare au milieu du salon. Je pr\u00e9venais mes moussaillons que nous jetions l&rsquo;ancre ici quelques temps, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure du d\u00e9jeuner. Ils firent la moue, r\u00e9sign\u00e9s, mais la perspective du repas approchant leur permit de patienter.\u00a0 Matisse se mit \u00e0 parcourir son livre et l&rsquo;ange \u00e0 jouer \u00e0 cache-cache avec lui&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous avouerais-je que je ne connaissais pas cette maison d&rsquo;\u00e9dition, pourtant bordelaise, pourtant d\u00e9cennaire, pourtant \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un fonds de publication de qualit\u00e9, tant par les choix \u00e9ditoriaux que par la facture de ses livres. Les couvertures avaient toutes une allure un peu vieillotte, r\u00e9tro, comme imprim\u00e9es au si\u00e8cle dernier : gravures, collages, vieilles photographies&#8230; Pas de jaquettes rutilantes en papier glac\u00e9, pas de pages \u00e9clatante de blancheur, pas de portrait d&rsquo;auteur en quatri\u00e8me de couverture, la plupart des livres au format de poche&#8230; Cet ensemble donnait l&rsquo;illusion qu&rsquo;on se trouvait davantage sur le stand d&rsquo;un bouquiniste que celui d&rsquo;une maison d&rsquo;\u00e9dition. Et ce n&rsquo;\u00e9tait pas pour me d\u00e9plaire : les bouquinistes, comme les disquaires, sont souvent des passeurs de rives avec cette particularit\u00e9, toute appr\u00e9ciable lorsque l&rsquo;on est humain, d&rsquo;\u00eatre en chair et en os.\u00a0 Et comme passeur de rives, on ne peut gu\u00e8re faire mieux que les \u00e9ditions Finitude : La maison \u00e9dite en effet de jeunes auteurs mais aussi des textes et des auteurs plus anciens, souvent oubli\u00e9s, marginaux, parfois orphelins. Et c&rsquo;est bien l\u00e0 aussi la mission d&rsquo;un libraire : donner \u00e0 l&rsquo;inconnu sa chance de visibilit\u00e9. L&rsquo;\u00e9diteur est un capitaine, navigant \u00e0 vue, capable d&rsquo;extirper n&rsquo;importe quel matelot de la brume informe que constitue la cr\u00e9ation litt\u00e9raire, et de le ramener sur nos c\u00f4tes. Apr\u00e8s il peut choisir de s&rsquo;arr\u00eater l\u00e0 et se contenter uniquement de faire jongler les marins, mais c&rsquo;est un autre m\u00e9tier, il faut bien le reconna\u00eetre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je trouvais rapidement, car mis en \u00e9vidence, le Journal de Thoreau. Je tombais \u00e9galement sur un petit livre, intitul\u00e9 <em>A bord<\/em>, d&rsquo;Herman Melville. Sur la couverture, un galion qui me fit penser aux livres d&rsquo;aventures que j&#8217;empruntais \u00e0 la biblioth\u00e8que de l&rsquo;\u00e9cole dans lesquels j&rsquo;\u00e9tais embarqu\u00e9 avec ses flop\u00e9es de pirates, de flibustiers \u00e0 la recherche d&rsquo;hypoth\u00e9tiques \u00eeles au tr\u00e9sor&#8230;<\/p>\n<div class=\"livre\">\n<h3>A bord<\/h3>\n<h4>Hermann Melleville<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.finitude.fr\">Editions Finitude<\/a><\/h4>\n<p><strong><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/46-melville-bord.jpg\" alt=\"A Bord, Herman Melville, Editions Finitude\" width=\"211\" height=\"300\" \/><\/em><\/strong><\/div>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Un jour, en d\u00e9but de soir\u00e9e, alors que j\u2019\u00e9tais au large des c\u00f4tes de Patagonie, \u00e9coutant une dramatique histoire de fant\u00f4mes que racontait un des membres de l\u2019\u00e9quipage, nous entend\u00eemes un affreux mugissement, quelque chose entre le grognement d\u2019un L\u00e9viathan et l\u2019\u00e9ructation d\u2019un V\u00e9suve, et nous v\u00eemes une brillante tra\u00een\u00e9e de lumi\u00e8re \u00e0 la surface de l\u2019eau. Le vieux ma\u00eetre d\u2019\u00e9quipage grisonnant, qui se tenait tout pr\u00e8s, s\u2019exclama: \u00abL\u00e0, c\u2019est un Poisson du Diable !\u00bb.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lisant cela sur la quatri\u00e8me, je me dis que ce livre me donnerait sans aucun doute des nouvelles du capitaine Achab&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne ferai pas ici la narration exhaustive des tr\u00e9sors d\u00e9couverts sur cette \u00eele d\u00e9serte : Svevo parlant de Joyce, trait\u00e9 de typographie inusuelle ou trait\u00e9 du cafard, Cioran traduit en r\u00e9bus&#8230; Je vous laisse par vous-m\u00eames en d\u00e9couvrir le contenu mirifique <a href=\"http:\/\/www.finitude.fr\">dans les pages de leur catalogue<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Matisse m&rsquo;avertit des remous agitant notre embarcation (et son estomac) et de la n\u00e9cessit\u00e9 absolue de lever l&rsquo;ancre afin de trouver pitance dans des eaux plus poissonneuses. J&rsquo;allais enfin donner les deux livres choisis \u00e0 l&rsquo;ilien sympathique qui tenait ces lieux, quand mon regard fut attir\u00e9 par une couverture orn\u00e9e d&rsquo;un labyrinthe au milieu duquel une silhouette myst\u00e9rieuse semblait chercher son chemin. Au-dessus on pouvait lire :<\/p>\n<div class=\"livre\">\n<h3>L&rsquo;homme cach\u00e9, romans,<\/h3>\n<h4>Pierre Cendors<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.finitude.fr\">Editions Finitude<\/a>, 2006<\/h4>\n<p><strong><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-2452 alignnone\" title=\"L'homme cach\u00e9, Pierre Cendors, Editions Finitude\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/lhommecache.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/lhommecache.jpg 210w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/lhommecache-150x214.jpg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/lhommecache-200x285.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><\/em><\/strong><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Curieux, et comme \u00e0 chaque fois \u00e9moustill\u00e9 quand il s&rsquo;agit de labyrinthe, je lus la 4e de couverture.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>&#8211;<\/em> Que savez-vous de moi ?<br \/>\n&#8211; Ce qu&rsquo;on a dit \u00e0 votre mort, un peu partout : po\u00e8te visionnaire, homme cach\u00e9, secret, solitaire, dont la disparition accidentelle \u00e0 Prague, a fa\u00e7onn\u00e9 une l\u00e9gende, fix\u00e9 l&rsquo;\u00e9lan romantique pour les jeunes g\u00e9n\u00e9rations. Je crois que c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s tout.<br \/>\n&#8211; Vous pouvez me poser une question.<br \/>\n&#8211; Pourquoi \u00eates-vous mort au juste ?<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait bien assez pour me convaincre de l&rsquo;imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 de lire ce roman pr\u00e9sent\u00e9 comme le premier de son auteur. Je tendis alors trois livres. Tout en r\u00e9glant mon achat je demandais, \u00e0 tout hasard, si l&rsquo;\u00eelien connaissait ou avait vu une femme r\u00e9pondant au nom de Marianne. La personne me r\u00e9pondit aimablement : \u00ab\u00a0Oh vous savez, moi je suis un ami des \u00e9diteurs, je tiens le stand pendant qu&rsquo;ils assistent \u00e0 la conf\u00e9rence de Michel Onfray&#8230; Je ne peux gu\u00e8re vous aider. Mais vous allez la trouver&#8230;\u00a0\u00bb Je ne vis ni Thoreau, ni Onfray, ni Walter, ni Achab. Marianne \u00e9tait rest\u00e9e introuvable. Mais au moins, mon fils et moi, tandis que l\u2019\u00e9tincelant vaisseau nous ramenait prestement en Ithaque, nous avions la joie et le plaisir de ramener avec nous un ange disparu et un homme cach\u00e9. La vraie rencontre avec Cendors eut \u00e9videmment un peu plus tard, mais l\u00e0 c&rsquo;est une autre histoire&#8230;<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rencontrer un livre ou un auteur proc\u00e8de toujours d&rsquo;un myst\u00e8re qui nous \u00e9chappe. 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