{"id":237,"date":"2008-10-26T00:47:34","date_gmt":"2008-10-25T23:47:34","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=237"},"modified":"2013-02-23T22:57:39","modified_gmt":"2013-02-23T21:57:39","slug":"un-autre-couloir-imaginer-sisyphe-heureux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=237","title":{"rendered":"Un autre couloir : imaginer Sisyphe heureux !"},"content":{"rendered":"<blockquote><div id=\"attachment_240\" style=\"width: 273px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/sisyphe.jpg\" rel=\"lightbox[237]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-240\" class=\"size-full wp-image-240\" title=\"(C) Peinture de Fran\u00e7ois Robert - collection priv\u00e9e - tous droits r\u00e9serv\u00e9s\" alt=\"(C) Peinture de Fran\u00e7ois Robert - collection priv\u00e9e -\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/sisyphe.jpg\" width=\"263\" height=\"350\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/sisyphe.jpg 263w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/sisyphe-150x199.jpg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/sisyphe-200x266.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 263px) 100vw, 263px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-240\" class=\"wp-caption-text\">(C) Acrylique sur toile de Fran\u00e7ois Robert (d\u00e9tail), collection priv\u00e9e &#8211; tous droits de reproduction r\u00e9serv\u00e9s<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout au bout de ce long effort mesur\u00e9 par l&rsquo;espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre d\u00e9valer en quelques instants vers ce monde inf\u00e9rieur d&rsquo;o\u00f9 il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m&rsquo;int\u00e9resse. Un visage qui peine si pr\u00e8s des pierres est d\u00e9j\u00e0 pierre lui-m\u00eame. Je vois cet homme redescendre d&rsquo;un pas lourd mais \u00e9gal vers le tourment dont il ne conna\u00eetra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi s\u00fbrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, o\u00f9 il quitte les sommets et s&rsquo;enfonce peu \u00e0 peu vers les tani\u00e8res des dieux, il est sup\u00e9rieur \u00e0 son destin. Il est plus fort que son rocher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si ce mythe est tragique, c&rsquo;est que son h\u00e9ros est conscient. O\u00f9 serait en effet sa peine, si \u00e0 chaque pas l&rsquo;espoir de r\u00e9ussir le soutenait ? L&rsquo;ouvrier d&rsquo;aujourd&rsquo;hui travaille, tous les jours de sa vie, aux m\u00eames t\u00e2ches et ce destin n&rsquo;est pas moins absurde. Mais il n&rsquo;est tragique qu&rsquo;aux rares moments o\u00f9 il devient conscient. Sisyphe, prol\u00e9taire des dieux, impuissant et r\u00e9volt\u00e9, conna\u00eet toute l&rsquo;\u00e9tendue de sa mis\u00e9rable condition : c&rsquo;est \u00e0 elle qu&rsquo;il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du m\u00eame coup sa victoire. Il n&rsquo;est pas de destin qui ne se surmonte par le m\u00e9pris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n&rsquo;est pas de trop. J&rsquo;imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur \u00e9tait au d\u00e9but. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l&rsquo;appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se l\u00e8ve au c\u0153ur de l&rsquo;homme : c&rsquo;est la victoire du rocher, c&rsquo;est le rocher luim\u00eame. Ce sont nos nuits de Geths\u00e9mani. Mais les v\u00e9rit\u00e9s \u00e9crasantes p\u00e9rissent d&rsquo;\u00eatre reconnues. Ainsi, \u0152dipe ob\u00e9it d&rsquo;abord au destin sans le savoir. A partir du moment o\u00f9 il sait, sa trag\u00e9die commence. Mais dans le m\u00eame instant, aveugle et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, il reconna\u00eet que le seul lien qui le rattache au monde, c&rsquo;est la main fra\u00eeche d&rsquo;une jeune fille. Une parole d\u00e9mesur\u00e9e retentit alors : \u00ab\u00a0Malgr\u00e9 tant d&rsquo;\u00e9preuves, mon \u00e2ge avanc\u00e9 et la grandeur de mon \u00e2me me font juger que tout est bien.\u00a0\u00bb\u00a0 L&rsquo;\u0152dipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dosto\u00efevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme moderne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne d\u00e9couvre pas l&rsquo;absurde sans \u00eatre tent\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire quelque manuel du bonheur. \u00ab\u00a0Eh ! quoi, par des voies si \u00e9troites&#8230; ? \u00a0\u00bb Mais il n&rsquo;y a qu&rsquo;un monde. Le bonheur et l&rsquo;absurde sont deux fils de la m\u00eame terre. Ils sont ins\u00e9parables. L&rsquo;erreur serait de dire que le bonheur na\u00eet forc\u00e9ment de la d\u00e9couverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l&rsquo;absurde naisse du bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je juge que tout est bien\u00a0\u00bb, dit \u0152dipe, et cette parole est sacr\u00e9e. Elle retentit dans l&rsquo;univers farouche et limit\u00e9 de l&rsquo;homme. Elle enseigne que tout n&rsquo;est pas, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9. Elle chasse de ce monde un dieu qui y \u00e9tait entr\u00e9 avec l&rsquo;insatisfaction et le go\u00fbt des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d&rsquo;homme, qui doit \u00eatre r\u00e9gl\u00e9e entre les hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la joie silencieuse de Sisyphe est l\u00e0. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De m\u00eame, l&rsquo;homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l&rsquo;univers soudain rendu \u00e0 son silence, les mille petites voix \u00e9merveill\u00e9es de la terre s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l&rsquo;envers n\u00e9cessaire et le prix de la victoire. Il n&rsquo;y a pas de soleil sans ombre, et il faut conna\u00eetre la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme absurde dit oui et son effort n&rsquo;aura plus de cesse. S&rsquo;il y a un destin personnel, il n&rsquo;y a point de destin\u00e9e sup\u00e9rieure ou du moins il n&rsquo;en est qu&rsquo;une dont il juge qu&rsquo;elle est fatale et m\u00e9prisable. Pour le reste, il se sait le ma\u00eetre de ses jours. A cet instant subtil o\u00f9 l&rsquo;homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d&rsquo;actions sans lien qui devient son destin, cr\u00e9\u00e9 par lui, uni sous le regard de sa m\u00e9moire et bient\u00f4t scell\u00e9 par sa mort. Ainsi, persuad\u00e9 de l&rsquo;origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui d\u00e9sire voir et qui sait que la nuit n&rsquo;a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fid\u00e9lit\u00e9 sup\u00e9rieure qui nie les dieux et soul\u00e8ve les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers d\u00e9sormais sans ma\u00eetre ne lui para\u00eet ni st\u00e9rile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque \u00e9clat min\u00e9ral de cette montagne pleine de nuit, \u00e0 lui seul, forme un monde. La lutte elle-m\u00eame vers les sommets suffit \u00e0 remplir un c\u0153ur d&rsquo;homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.<\/p>\n<p><cite>Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.<\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\"><a title=\"De l\u2019art de se perdre dans un labyrinthe\u2026 (1)\" href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/2008\/10\/28\/de-lart-de-se-perdre-dans-un-labyrinthe-1\/\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout au bout de ce long effort mesur\u00e9 par l&rsquo;espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre d\u00e9valer en quelques instants vers ce monde inf\u00e9rieur d&rsquo;o\u00f9 il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine. C&rsquo;est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":240,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"footnotes":""},"categories":[54,18],"tags":[306,119,307,55,305],"class_list":["post-237","post","type-post","status-publish","format-quote","has-post-thumbnail","hentry","category-camus","category-page-dans-un-courant-dair","tag-absurde","tag-mythologie","tag-oedipe","tag-pages-dans-un-courant-dair","tag-sysiphe","post_format-post-format-quote"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/sisyphe.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/237","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=237"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/237\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/240"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=237"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=237"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=237"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}