{"id":2021,"date":"2011-05-11T15:14:23","date_gmt":"2011-05-11T14:14:23","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=2021"},"modified":"2013-03-03T01:40:21","modified_gmt":"2013-03-03T00:40:21","slug":"lete-a-camus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=2021","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9t\u00e9 &#8212; Albert Camus"},"content":{"rendered":"<div class=\"livre\">\n<h3>Noces <br \/>suivi de L&rsquo;\u00e9t\u00e9<\/h3>\n<h4>Albert Camus,<br \/>Gallimard, 1954<\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"L'\u00e9t\u00e9, Albert Camus, Gallimard, 1954\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/05\/Noces_L-Ete_Albert-Camus-211x350.jpg\" width=\"211\" height=\"350\" \/><\/p>\n<\/div>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N&rsquo;\u00eatre rien\u00a0!\u00a0\u00bb Pendant des mill\u00e9naires, ce grand cri a soulev\u00e9 des millions d&rsquo;hommes en r\u00e9volte contre le d\u00e9sir et la douleur. Ses \u00e9chos sont venus mourir jusqu&rsquo;ici, \u00e0 travers les si\u00e8cles et les oc\u00e9ans, sur la mer la plus vieille du monde. Ils rebondissent encore sourdement contre les falaises compactes d&rsquo;Oran. Tout le monde, dans ce pays, suit, sans le savoir, ce conseil. Bien entendu, c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s en vain. Le n\u00e9ant ne s&rsquo;atteint pas plus que l&rsquo;absolu. Mais puisque nous recevons, comme autant de gr\u00e2ces, les signes \u00e9ternels que nous apportent les roses ou la souffrance humaine, ne rejetons pas non plus les rares invitations au sommeil que nous dispense la terre. Les unes ont autant de v\u00e9rit\u00e9 que les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, peut-\u00eatre, le fil d&rsquo;Ariane de cette ville somnambule et fr\u00e9n\u00e9tique. On y apprend les vertus, toutes provisoires, d&rsquo;un certain ennui. Pour \u00eatre \u00e9pargn\u00e9, il faut dire \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb au Minotaure. C&rsquo;est une vieille et f\u00e9conde sagesse. Au-dessus de la mer, silencieuse au pied des falaises rouges, il suffit de se tenir dans un juste \u00e9quilibre, \u00e0 mi-distance des deux caps massifs qui, \u00e0 droite et \u00e0 gauche, baignent dans l&rsquo;eau claire. Dans le hal\u00e8tement d&rsquo;un garde-c\u00f4te, qui rampe sur l&rsquo;eau du large, baign\u00e9 de lumi\u00e8re radieuse, on entend distinctement alors l&rsquo;appel \u00e9touff\u00e9 de forces inhumaines et \u00e9tincelantes\u00a0: c&rsquo;est l&rsquo;adieu du Minotaure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est midi, le jour lui-m\u00eame est en balance. Son rite accompli, le voyageur re\u00e7oit le prix de sa d\u00e9livrance\u00a0: la petite pierre, s\u00e8che et douce comme un asphod\u00e8le, qu&rsquo;il ramasse sur la falaise. Pour l&rsquo;initi\u00e9, le monde n&rsquo;est pas plus lourd \u00e0 porter que cette pierre. La t\u00e2che d&rsquo;Atlas est facile, il suffit de choisir son heure. On comprend alors que pour une heure, un mois, un an, ces rivages peuvent se pr\u00eater \u00e0 la libert\u00e9. Ils accueillent p\u00eale-m\u00eale, et sans les regarder, le moine, le fonctionnaire ou le conqu\u00e9rant. Il y a des jours o\u00f9 j&rsquo;attendais de rencontrer, dans les rues d&rsquo;Oran, Descartes ou C\u00e9sar Borgia. Cela n&rsquo;est pas arriv\u00e9. Mais un autre sera peut-\u00eatre plus heureux. Une grande action, une grande \u0153uvre, la m\u00e9ditation virile demandaient autrefois la solitude des sables ou du couvent. On y menait les veill\u00e9es d&rsquo;armes de l&rsquo;esprit. O\u00f9 les c\u00e9l\u00e9brerait-on mieux maintenant que dans le vide d&rsquo;une grande ville install\u00e9e pour longtemps dans la beaut\u00e9 sans esprit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici la petite pierre, douce comme un asphod\u00e8le. Elle est au commencement de tout. Les fleurs, les larmes (si on y tient), les d\u00e9parts et les luttes sont pour demain. Au milieu de la journ\u00e9e, quand le ciel ouvre ses fontaines de lumi\u00e8re dans l&rsquo;espace immense et sonore, tous les caps de la c\u00f4te ont l&rsquo;air d&rsquo;une flottille en partance. Ces lourds galions de roc et de lumi\u00e8re tremblent sur leurs quilles, comme s&rsquo;ils se pr\u00e9paraient \u00e0 cingler vers des \u00eeles de soleil. \u00d4 matins d&rsquo;Oranie\u00a0! Du haut des plateaux, les hirondelles plongent dans d&rsquo;immenses cuves o\u00f9 l&rsquo;air bouillonne. La c\u00f4te enti\u00e8re est pr\u00eate au d\u00e9part, un fr\u00e9missement d&rsquo;aventure la parcourt. Demain, peut-\u00eatre, nous partirons ensemble.<\/p>\n<p><cite><em>L&rsquo;\u00e9t\u00e9<\/em>, Albert Camus, Gallimard, 1954<br \/> Fin du 1er chapitre intitul\u00e9 : <em>Le minotaure ou la halte d&rsquo;Oran<\/em><\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0N&rsquo;\u00eatre rien\u00a0!\u00a0\u00bb Pendant des mill\u00e9naires, ce grand cri a soulev\u00e9 des millions d&rsquo;hommes en r\u00e9volte contre le d\u00e9sir et la douleur. Ses \u00e9chos sont venus mourir jusqu&rsquo;ici, \u00e0 travers les si\u00e8cles et les oc\u00e9ans, sur la mer la plus vieille du monde. Ils rebondissent encore sourdement contre les falaises compactes d&rsquo;Oran. 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