{"id":1121,"date":"2010-07-01T01:21:23","date_gmt":"2010-07-01T00:21:23","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=1121"},"modified":"2015-08-03T00:40:40","modified_gmt":"2015-08-02T22:40:40","slug":"la-lectrice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=1121","title":{"rendered":"La lectrice"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Je rapatrie ici quelques articles diss\u00e9min\u00e9s ici et l\u00e0, parce que le net est une com\u00e8te qui parfois ne se laisse pas rattraper&#8230; Elle fuse, on l&rsquo;admire, elle dispara\u00eet et nous laisse sans autre trace que celle, fugace, du sillon r\u00e9tinien creus\u00e9 en notre m\u00e9moire versatile. Je pr\u00e9f\u00e8re, tant qu&rsquo;il est temps, en attraper quelques poussi\u00e8res&#8230; J&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 ce texte en octobre 2008 dans et pour le nid d&rsquo;<a href=\"http:\/\/ekwerkwe.wordpress.com\/2008\/10\/20\/la-lectrice\/\">Ekwerkwe.<\/a> La source d&rsquo;inspiration fut cette toile de Madeleine Lesage qui chapeaute son blog. Merci \u00e0 Ekwerkwe de m&rsquo;avoir permis de jouer dans son bac \u00e0 sable et merci \u00e0 Madeleine Lesage de m&rsquo;avoir gracieusement autoris\u00e9 la reproduction de son \u0153uvre. Merci \u00e0 Edmond Jab\u00e8s pour toutes les profondes r\u00e9flexions sur le rapport au livre qu&rsquo;il a pu susciter en moi \u00e0 travers son \u0153uvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice.jpg\" rel=\"lightbox[1121]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1122\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice.jpg\" alt=\"La lectrice, Madeleine Lesage\" width=\"771\" height=\"507\" srcset=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice.jpg 771w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice-350x230.jpg 350w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice-150x98.jpg 150w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice-200x131.jpg 200w, https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/lalectrice-400x263.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 771px) 100vw, 771px\" \/><\/a><br \/>\n<\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Femme est pour moi la m\u00e9moire du temps, incrust\u00e9e dans la mati\u00e8re.<br \/>\nSes formes oniriques transcendent l\u2019existence; elles sont porteuses de r\u00eave et de vie.<\/p>\n<p><cite>Madeleine Lesage<\/cite><\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La toile ci-dessus est l\u2019\u0153uvre de la canadienne Madeleine Lesage, c\u00e9ramiste et artiste peintre. Ses tableaux et ses peintures sur c\u00e9ramique sont des invitations \u00e0 la r\u00eaverie, \u00e0 la m\u00e9ditation, au repos. Une r\u00eaverie f\u00e9minine toute personnelle, car l\u2019univers de Madeleine Lesage est avant tout peupl\u00e9 de femmes, de jeunes filles, souvent dans des postures contemplatives et pensives\u2026 La na\u00efvet\u00e9 de ses traits et son utilisation des couleurs \u2013 qui font quelque peu penser \u00e0 Gaugin \u2013 donnent une sensation de douceur, de merveilleux.<\/p>\n<p>Voici ce qu&rsquo;elle m&rsquo;a inspir\u00e9&#8230;<\/p>\n<hr \/>\n<h2>La lectrice<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un temps. Un lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 O\u00f9 sommes-nous et en quelle saison ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu importe le lieu. Ce lieu est celui du retrait, de l\u2019\u00e9cart, une clairi\u00e8re bord\u00e9e d\u2019arbustes, n\u2019importe laquelle fera l\u2019affaire. Les rayons du soleil doivent imp\u00e9rativement percer la vo\u00fbte v\u00e9g\u00e9tale. Ce lieu c\u2019est l\u2019or\u00e9e de la for\u00eat o\u00f9 l\u2019or enlumine les charmes, par petites touches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu importe la saison : des jeunes feuilles vert anis fr\u00e9missent au printemps, l\u2019herbe semble avoir rev\u00eatu sa parure de feu de l\u2019\u00e9t\u00e9, des oiseaux s\u2019envolent comme des feuilles d\u2019automne et certains arbres portent d\u00e9j\u00e0 la nudit\u00e9 aust\u00e8re de l\u2019hiver. Ce pourrait \u00eatre n\u2019importe laquelle, ou les quatre saisons r\u00e9unies en m\u00eame temps. R\u00e9unies dans le livre. La saison, c\u2019est le temps de lire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Qui est-ce ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu importe son nom. Les noms qu\u2019elle porte sont aussi nombreux que les feuilles des arbres qui bordent cette clairi\u00e8re, aussi il serait vain de lui n\u2019en donner qu\u2019un. M\u00eame si son nom ne sera pas prononc\u00e9 dans le livre elle sait qu\u2019elle peut s\u2019habiller de tous les noms majuscules du livre. Son nom importe moins que l\u2019absence qu\u2019elle impose, sur ce banc, \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la for\u00eat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Quel \u00e2ge a-t-elle ? Elle a l\u2019air jeune\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge, sinon celui d\u2019aimer lire. Car c\u2019est une lectrice. Elle lit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Sa t\u00eate est inclin\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9. Son cou est une offrande \u00e0 la douceur du vent. A-t-elle cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019offrir son \u00e9paule aux oiseaux ? Les invite-t-elle, eux aussi, \u00e0 parcourir le paysage du livre depuis ce blanc Ar\u00e9opage, ce perchoir claviculaire o\u00f9 les oiseaux peuvent se nicher \u00e0 chaque arr\u00eat aux pages ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces longs cheveux, rassembl\u00e9s d\u2019un m\u00eame c\u00f4t\u00e9 pour ne pas obstruer la lecture, accentuent et prolongent cette inclinaison d\u2019une l\u00e9g\u00e8re ondulation. Les lectrices aiment parfois cacher leur visage dans l\u2019\u00e9paisse for\u00eat de cheveux qui le borde. Leurs lianes invitent alors le livre \u00e0 se perdre avec elles dans la touffeur de cette jungle. Elle non. Avant de lire, elle ex\u00e9cute un balancement sec de la t\u00eate qui ordonne les cheveux sur le c\u00f4t\u00e9 qu\u2019elle a choisi. Ensuite lentement, sa main de nacre se transforme en peigne qui rabat les m\u00e8ches rebelles et les lisse pour former cette cascade fig\u00e9e. Il suffit qu\u2019elle hoche l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate pour mettre \u00e0 mal ce complexe \u00e9difice. Aussi elle choisit par ce geste d\u2019\u00eatre la lectrice immuable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Sa t\u00eate est inclin\u00e9e\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce pour marquer physiquement l\u2019inflexion de ces lignes qui d\u00e9filent sous ses yeux ? Est-ce pour rapprocher son oreille du livre afin qu\u2019il lui murmure son cursif secret ? Ou au contraire l\u00e8ve-t-elle l\u2019oreille pour \u00e9couter le chant de l\u2019oiseau ? Est-ce pour ne pas avoir trop de hauteur \u2013 de vertige \u2013 par rapport au livre, pour recueillir avec humilit\u00e9 les mots qu\u2019il lui envoie d\u2019en bas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Elle a les yeux mi-clos, mais on le devine ce n\u2019est pas le sommeil qui entreb\u00e2ille ses persiennes, ni le soleil. Le peintre a ce m\u00eame plissement d\u2019yeux, celui qui consiste \u00e0 se d\u00e9barrasser des scories, des d\u00e9tails superflus qui parasitent le tableau, pour ne garder sur la toile r\u00e9tinienne qui tapisse ses yeux qu\u2019une image \u00e9pur\u00e9e de la composition : les lignes de force qui lac\u00e8rent la toile ; l\u2019ombre et la lumi\u00e8re essentielles au tableau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Elle a les yeux mi-clos. Elle per\u00e7oit simultan\u00e9ment l\u2019ombre int\u00e9rieure sous ses paupi\u00e8res de velours et la lumi\u00e8re du jour que caresse son iris. Sur cet \u00e9cran personnel o\u00f9 jouxtent ces deux plans elle laisse s\u2019imprimer <em>et<\/em> le travelling des phrases \u2013 ce galop obstin\u00e9 \u2013 <em>et<\/em> la r\u00eaverie lib\u00e9r\u00e9e des mots, quand ceux-ci, les mots, telles des cosses de petits pois, d\u00e9chirent leur fine enveloppe et laissent \u00e9chapper des images, ces billes folles qui viennent rouler sous les paupi\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En haut l\u2019extravagante danse des oiseaux, en bas la course effr\u00e9n\u00e9e des chevaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Cette lectrice\u2026 est-elle un \u00e9cran sur lequel le livre vient se projeter ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on devait situer cette sc\u00e8ne au cin\u00e9ma, elle serait partout \u00e0 la fois : l\u2019\u00e9cran \u00e9crin qui re\u00e7oit la lumi\u00e8re, le faisceau \u2013 ce crin lumineux \u2013 qui balaye l\u2019\u00e9cran, la lumi\u00e8re qui emprunte le chatoiement des couleurs \u00e0 la pellicule, le secret r\u00e9alisateur tapi dans l\u2019ombre de ses marionnettes, l\u2019actrice qui incarne la chair incarnat, la spectatrice immobile et silencieuse. Elle est aussi et surtout cette noire obscurit\u00e9 qui enveloppe le tout.<br \/>\nElle lit. Sa t\u00eate inclin\u00e9e, bienveillante et songeuse, sur le centre de ce monde : le livre. Un gros livre bleu \u00e0 la couverture cartonn\u00e9e, rigide. Ni vraiment pos\u00e9 sur ses genoux, ni totalement suspendu dans le vide, mais maintenu dans un entre-deux. Plac\u00e9 non loin de la palpitation du c\u0153ur, balanc\u00e9 par son souffle qui s\u2019\u00e9chappe de la cage thoracique \u2013 ces lentes inspirations qui scandent le roulis des pages, ce c\u0153ur qui bat : au rythme du livre r\u00e9pond le rythme du corps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce la fille qui tient le livre contre elle ou est-ce le livre qui se blottit pour l\u2019\u00e9couter ? Lequel des deux plonge son regard dans la lecture de l\u2019autre ? Qui peut dire ici quel est l\u2019objet ou le sujet de cette tendre et attentive \u00e9treinte ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Ses deux mains tiennent le livre : l\u2019une, ouverte, le supporte ; l\u2019autre, ferm\u00e9e, le saisit. S\u2019agrippe-t-elle au livre comme un alpiniste en d\u00e9tresse \u00e0 sa saillie ? L\u2019empoigne-t-elle pour l\u2019emp\u00eacher de battre des pages et s\u2019envoler, comme ces oiseaux que le vent semble agiter. Quelle force, magn\u00e9tique ou magique, les relie et les \u00e9loigne ? Alternativement. Ni r\u00e9ellement fusion, ni compl\u00e8tement scission, un aller-retour inimaginable entre les deux \u00e9tats, <em>terrae incognitae<\/em> de la physique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Ou bien est-ce le livre qui s\u2019est pos\u00e9 sur ses mains ? Blotti contre son corps, ce chat familier r\u00e9clame la tendre caresse de sa ma\u00eetresse \u2013 \u00e9change sensuel \u2013 les mains parcourant avec une lenteur contenue le v\u00e9lin pelage, le f\u00e9lin des pages. Le livre parfois ronronne, laisse percevoir sa vibration, son bourdon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai dit ma\u00eetresse mais cela ne refl\u00e8te pas l\u2019\u00e9tat de leur relation. Il n\u2019y a aucun lien constant de subordination entre elle et le livre : si par hasard au d\u00e9tour d\u2019une page il se trouve qu\u2019elle le domine, cela ne dure pas longtemps, la page suivante la renverse totalement, de telle sorte que le livre prend le dessus \u2013 elle devient alors \u00e0 son tour son page \u2013 ou en fait son alter ego, sa compagne. Alternativement. Ni ma\u00eetre, ni esclave, chacun \u00e9tant le discret explorateur du territoire de l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Son bras est ouvert. Et ce geste se superpose \u00e0 mille autres en une inconsciente diss\u00e9mination. Une ma\u00eetresse enlace son chat, une m\u00e8re berce son nouveau-n\u00e9, une amante \u00e9treint le jour, le ciel surplombe la terre, la vasque abrite secr\u00e8tement l\u2019eau qui dort, la jarre rec\u00e8le en son ombre la secr\u00e8te l\u2019esp\u00e9rance, l\u2019oiseau d\u00e9ploie ses ailes, le livre s\u2019entrouvre sous nos yeux. Son bras est ouvert mais c\u2019est l\u2019arbre dont on fait les livres qui embrasse le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. La caresse le livre. Deux noms malicieusement grim\u00e9s en verbes qui signifient \u00ab donner \u00bb. Elle caresse le livre de ses yeux mi-clos, de ses mains pos\u00e9es. Il lui livre cette caresse amoureuse qui lui ravit ses mains, ses yeux, ce cou, cette \u00e9paule. Fille et livre fr\u00e9missent dans le vent et vibrent comme des anches. L\u2019oiseau, silencieux, s\u2019enivre de ce chant \u00e0 l\u2019unisson.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. La caresse le livre. Dans ces deux vocables on per\u00e7oit le contact sensuel de la peau contre le papier, de l\u2019\u00e9corce contre l\u2019\u00e9piderme. Cette caresse r\u00e9ciproque est une tendre interrogation sur le myst\u00e8re de l\u2019autre qui r\u00e9side en-de\u00e7\u00e0 de la surface soyeuse. Fille et livre d\u00e9sirent avec ardeur le don, le livr\u00e9, le scell\u00e9, mais ils en caressent longuement l\u2019enveloppe, l\u2019opaque emballage, comme s\u2019il fallait repousser toujours \u00e0 plus tard l\u2019instant de la d\u00e9chirure, du d\u00e9voilement, de l\u2019impudique, comme si un seul geste imprudent pouvait commettre l\u2019irr\u00e9parable. Pour exemple, la surface lisse et plane de l\u2019eau endormie dans la vasque : l\u2019effleurer ne provoque que de fines ridelles \u00e0 sa surface, \u00e0 peine une onde l\u00e9g\u00e8re qui laisse transpara\u00eetre ses eaux profondes ; si la main \u2013 cette impatiente curieuse \u2013 plonge brutalement dans l\u2019eau : la surface se trouble compl\u00e8tement. Le charme est rompu et l\u2019eau s\u2019\u00e9chappe et avec elle son secret.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. La caresse le livre. Le tendre effleurement et la caresse a\u00e9rienne qui donnent \u00e0 apercevoir les profondeurs plut\u00f4t que la trou\u00e9e, la d\u00e9chirure, la p\u00e9n\u00e9tration qui annihilent le livre. Le livre n\u2019admet aucun viol d\u2019aucune sorte. Le livre est une invitation au jeu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Que vos mots sont empreints d\u2019\u00e9rotisme !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9rotisme, ce ne sont pas mes mots qui le mettent \u00e0 jour, ce sont ceux du tableau et du livre. C\u2019est ces yeux mi-clos, ce cou offert, cette \u00e9paule perchoir, ce bras ouvert, c\u2019est cette caresse le livre. C\u2019est ces pieds nus \u00e9galement qui d\u00e9sirent la terre au plus pr\u00e8s du sol. C\u2019est parce que la lecture nous oblige \u00e0 nous d\u00e9barrasser de nos v\u00eatement les plus lourds, \u00e0 nous rendre l\u00e9ger comme une plume fr\u00f4lant la page, \u00e0 nous maintenir au plus proche du livre, sans jamais cependant en forcer la ligne. L\u2019\u00e9rotisme c\u2019est cette proximit\u00e9 \u00e9trange entre une fille et un livre \u2013 un vivant et un v\u00e9cu \u2013 qui cr\u00e9\u00e9 la caresse, qui cr\u00e9\u00e9 un souffle, un silence enj\u00f4leur, un sentiment d\u2019ivresse, un frisson de libert\u00e9, un plaisir doux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Sa t\u00eate inclin\u00e9e, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cet espace, ce triangle g\u00e9om\u00e9triquement dessin\u00e9 par les trois points que sont les yeux mi-clos, le livre pos\u00e9 et ouvert et l\u2019\u00e9paule qui invite se joue l\u2019acte unique du livre. Un univers resserr\u00e9, dense \u00e0 l\u2019extr\u00eame, moul\u00e9 pour cette parfaite intimit\u00e9 : ses lignes t\u00e9nues ou invisibles tissent la trame dramatique de sa naissance \u00e0 sa mort. Le lire, lui aussi, na\u00eet et meurt. Bien plus souvent que nous-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Vous oubliez le bras ouvert ! votre triangle est \u00e9br\u00e9ch\u00e9 au niveau de l\u2019\u00e9paule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pliure du bras est uniquement l\u00e0 pour rappeler que si nous \u00e9cornons le livre pour graver en lui le lieu de notre m\u00e9moire, le livre en retour lui aussi alt\u00e8re notre corps. Lorsque nous le quittons, nous lui laissons une part de nous-m\u00eames : ce bras pli\u00e9, ouvert \u00e9corne le triangle pour rappeler cette absence et cette perte. Quiconque ferme un livre porte la trace ind\u00e9l\u00e9bile de ses pages \u00e9corn\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Il y a comme une intense intimit\u00e9 dans cette sc\u00e8ne : est-ce que ce petit monde est clos ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait le penser. Mais c\u2019est une illusion : ce monde se d\u00e9ploie telle une n\u00e9buleuse dans l\u2019univers. D\u2019ailleurs on peut suivre du regard le lent mouvement de cette spirale. En partant de ce centre, le livre : les mains qui caressent, le bras ouvert, l\u2019\u00e9paule Ar\u00e9opage, le cou offert, la t\u00eate pench\u00e9e, les yeux mi-clos, les oiseaux agit\u00e9s, la vasque \u00e0 boire, le chat qu\u2019on caresse, l\u2019arbre qui embrasse, la jarre qui rec\u00e8le, la branche qui surplombe, l\u2019oiseau qui veille. Le livre n\u2019est pas le centre d\u2019un cercle, mais d\u2019une spirale qui, loin de nous tenir enclos dans la limite de ses fronti\u00e8res, nous pousse \u00e0 franchir toujours plus loin ces lignes de d\u00e9marcation. Toujours forclos mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Le livre est cet \u0153il du cyclone qui pr\u00e9figure aussi une temp\u00eate \u00e0 venir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Sa t\u00eate inclin\u00e9e, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde en expansion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Que ce monde est serein et doux ! il n\u2019y a aucune ombre \u00e0 ce r\u00eave\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que l\u2019on ne s\u2019y trompe pas, des ombres sillonnent sans cesse le tableau. Un livre sans ombre est un livre qui n\u2019est pas \u00e9crit. L\u2019ombre d\u2019un livre. La page blanche \u00e0 elle seule ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 faire livre. L\u2019encre de la seiche puise sa noirceur dans l\u2019ombre des profondeurs abyssales. Quand l\u2019encre est tarie, c\u2019est alors son sang, bien plus noir encore, qui la remplace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Sa t\u00eate inclin\u00e9e, les yeux mi-clos. Devant elle la caresse, derri\u00e8re elle la jarre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 La jarre ? Ah oui je vois ! Elle symbolise ici l\u2019abondance, de richesse, de fertilit\u00e9, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la jarre, il est vrai, on trouve la profusion et la fertilit\u00e9. Le bl\u00e9 y est abondant et chaque grain est le germe d\u2019un autre livre, la promesse d\u2019une autre semaison de pages. La jarre est \u00e9galement le r\u00e9ceptacle de l\u2019effort, du travail besogneux, du labeur satisfait et du repos m\u00e9rit\u00e9. Oui ! Mais cette jarre l\u00e0 est d\u2019une toute autre argile et nul ne peut changer son gr\u00e8s. Le livre aussi est profusion, fertilit\u00e9, travail acharn\u00e9. Mais le livre aussi est p\u00e9tri de cette argile l\u00e0 et nul ne peut changer son gr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lit. Sa t\u00eate inclin\u00e9e, les yeux mi-clos, l\u2019\u00e9paule qui invite, le bras ouvert. Ses deux mains tiennent le livre. La caresse le livre. Ses pieds nus. Devant elle, le chat ivre de caresses, devant elle l\u2019eau de la vasque qui dort, la valse des oiseaux. Derri\u00e8re elle, l\u2019ombre mena\u00e7ante de l\u2019arbre qui coule sur elle. Derri\u00e8re elle la jarre b\u00e9ante et sournoise comme un livre ouvert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-dessus un sinistre oiseau semble faire le guet.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Poursuivre la r\u00eaverie&#8230;<\/h3>\n<ul>\n<li><a href=\"http:\/\/www.madeleinelesage.com\/\">le site de Madeleine Lesage<\/a><\/li>\n<li>Le blog d&rsquo;<a href=\"http:\/\/ekwerkwe.wordpress.com\/2008\/10\/20\/la-lectrice\/\">Ekwerkwe.<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je rapatrie ici quelques articles diss\u00e9min\u00e9s ici et l\u00e0, parce que le net est une com\u00e8te qui parfois ne se laisse pas rattraper&#8230; Elle fuse, on l&rsquo;admire, elle dispara\u00eet et nous laisse sans autre trace que celle, fugace, du sillon r\u00e9tinien creus\u00e9 en notre m\u00e9moire versatile. 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