{"id":1063,"date":"2010-09-17T00:01:14","date_gmt":"2010-09-16T23:01:14","guid":{"rendered":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=1063"},"modified":"2013-02-24T18:48:06","modified_gmt":"2013-02-24T17:48:06","slug":"cassandre-presquile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/labyrinthiques.fr\/?p=1063","title":{"rendered":"Cassandre, Presqu&rsquo;\u00eele"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/01\/cassandre.jpg\" rel=\"lightbox[1063]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1064  alignright\" title=\"Cassandre implorant la vengeance de Minerve contre Ajax, J\u00e9r\u00f4me-Martin Langlois, 1779-1838, Mus\u00e9e des Beaux-arts de Chamb\u00e9ry\" alt=\"\" src=\"https:\/\/labyrinthiques.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/01\/cassandre-300x277.jpg\" width=\"240\" height=\"222\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cassandre est une trag\u00e9die en 1 acte sur le th\u00e8me de Cassandre \u00e9crite pour <a href=\"http:\/\/fanesdecarottes.canalblog.com\/archives\/2010\/01\/25\/16643829.html\">Fanes de Carottes<\/a> en janvier 2010.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment Cassandre, qui a conjointement le don de pr\u00e9dire l&rsquo;avenir et la mal\u00e9diction de ne pas \u00eatre crue, envisage-t-elle, ou pas, sa propre fin ? C&rsquo;est tout le sujet de ce petit texte sans pr\u00e9tention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>Qui sourds n&rsquo;entendent les pri\u00e8res<br \/> Des pauvres barques marini\u00e8res. <\/em><\/p>\n<p><cite>Pierre de Ronsard,<br \/> <em>Ode \u00e0 Cassandre<\/em> in\u00a0 <em>Les meslanges<\/em><\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p><em>Kasandra\u00a0 : [\u2026] O les choses humaines! si elles prosp\u00e8rent, une ombre les an\u00e9antit, et, dans l\u2019adversit\u00e9, une \u00e9ponge\u00a0 impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019eau en efface la trace! Et c\u2019est sur cela que je g\u00e9mis plus que sur le reste.<\/em><\/p>\n<p><cite>Eschyle, <em>Agamemnon<\/em>, trad. Leconte de Lisle<\/cite><\/p>\n<\/blockquote>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>Acte final<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Cassandre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que n&rsquo;ai-je \u00e9t\u00e9 homme ? Ou muette ? Ou idiote ? Ou mort-n\u00e9e ? Que n&rsquo;ai-je \u00e9crit le pass\u00e9 au pr\u00e9sent plut\u00f4t que le futur \u00e0 l&rsquo;imparfait ? Mon nom est li\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 la cendre volatile, terreuse jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;asphyxie. Isol\u00e9es, mes fines particules semblent inoffensives, mais innombrables, mais d\u00e9multipli\u00e9es elles retombent et recouvrent les vivants d&rsquo;un suaire min\u00e9ral et donnent aux morts le relief de spectres p\u00e9trifi\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis la pluie de cendres d\u00e9ferlant sur Troie,<br \/> Je suis le noir limon charri\u00e9 par le fleuve incr\u00e9dule,<br \/> Je suis la boue infamante dans laquelle me tra\u00eene Ajax&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le <\/strong><strong>ch\u0153ur<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cassandre, Cassandre, tu es la fange, tu es l&rsquo;orni\u00e8re,<br \/> Cassandre, Cassandre, tu es la frange et la fronti\u00e8re,<br \/> Tu es la glaise galeuse, le limon o\u00f9 g\u00eet le glabre destin<br \/> Et le fumier f\u00e9cond o\u00f9 l&rsquo;on dresse les triviaux festins.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Cassandre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma bouche est pleine de ces braises ardentes, douloureuses et fascinantes : que des mains s\u2019en saisissent, avec cette d\u00e9termination cupide qui fait d\u00e9rober tout ce qui brille, elles les repoussent aussit\u00f4t, au plus loin, reproduisant ainsi ce r\u00e9flexe reptilien du rejet, de l\u2019excr\u00e9tion de ce qu&rsquo;on ne peut garder contre soi sans souffrance, sans d\u00e9faillir, sans le jeter avec force vers l&rsquo;ab\u00eeme et l&rsquo;oubli&#8230; Et l&rsquo;on fuit en criant au feu, au diable, \u00e0 la vermine !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que des yeux\u00a0 se posent sur ces braises et les voil\u00e0 m\u00e9dus\u00e9s et interdits. Immobilit\u00e9 de ce qui sid\u00e8re : prendre la pose des astres en attendant le d\u00e9sastre. Les yeux du malheur sont toujours hagards, ils cherchent sans trouver, ils sondent l&rsquo;absence et l&rsquo;endroit o\u00f9 s&rsquo;oublier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La beaut\u00e9 qui irradie de mon \u00eatre est celle de la flamme :<br \/> Sid\u00e9rante, consumante, hypnotisante jusqu&rsquo;au l\u00e9tal sommeil.<br \/> Je suis la proie pr\u00e9datrice : j&rsquo;attire, je captive et je p\u00e9trifie ;<br \/> Je harc\u00e8le, je fulmine, j&rsquo;effarouche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ombre me d\u00e9vore davantage que le feu ne ronge le papier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon miroir est sans tain, ma v\u00e9rit\u00e9 sans fond.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le ch\u0153ur<\/strong><em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cassandre, Cassandre, ton nom en sang, ton non en cendre !<br \/> Cassandre, Cassandre, dans tes yeux, le souffre de la salamandre,<br \/> Dans ta bouche, ta langue fourchue et courbe vitup\u00e8re.<br \/> Dans ta gueule, bouillonne le venin, se love la vip\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Cassandre<\/strong><em> (entend un bruit)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chut ! Tais-toi ! Il me semble entendre le destin avancer \u00e0 pas de velours. Est-ce toi, Clytemnestre ? Va ! Viens ! Accomplis ce que tu dois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Viens, entre ! La salle de bain est aussi d\u00e9serte que le th\u00e9\u00e2tre du meurtre perp\u00e9tr\u00e9. Seules nos ombres laiteuses, celle de ton mari Agamemnon enla\u00e7ant la mienne, flottent \u00e0 la surface n\u00e9buleuse de l&rsquo;eau. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 acteurs jouant aux fant\u00f4mes qui miment d&rsquo;antiques acteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et nous sommes purs. Aussi purs que le fut Iphig\u00e9nie le jour o\u00f9 Art\u00e9mis, prise d&rsquo;un ultime \u00e9lan de cl\u00e9mence, l&rsquo;a soustraite au sacrifice paternel. Viens troubler de sang le lait opale dans lequel nos corps emm\u00eal\u00e9s veillent l&rsquo;un sur l&rsquo;autre dans un paisible sommeil. Hypnos nous a recouverts du filet perfide qui nous plonge d\u00e9j\u00e0 dans la mort. Approche ! N&rsquo;aie crainte ! Nos corps \u00e9merg\u00e9s sont les rives du Styx o\u00f9 tu noieras ta vengeance, o\u00f9, par nos veines tranch\u00e9es, tu liqu\u00e9fieras cette maudite engeance qui fit ton malheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le ch\u0153ur<\/strong><em> (horrifi\u00e9, l\u00e8ve les bras au ciel)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cassandre, Cassandre, pourquoi appelles-tu de tes v\u0153ux<br \/> Celle qui porte en son sein la lame o\u00f9 se profile ta mort,<br \/> Cassandre, Cassandre, saisis au vol la chance unique<br \/> De dire et d\u2019\u00eatre crue, excentre-toi du cercle tragique !<br \/> Cassandre, Cassandre, n&rsquo;\u00e9prouve aucun remords<br \/> A fuir cet \u00e9pouvantail destin qui, jamais, n&rsquo;effraya les freux !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Cassandre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fuir ? Mais pourquoi devrais-je fuir ce qui me lib\u00e8re ? Ce qui me r\u00e9concilie avec mes morceaux d&rsquo;\u00e9parses \u00e9paves&#8230; Depuis toujours je me sens une presqu&rsquo;\u00eele tristement s\u00e9par\u00e9e de la terre maternelle qui un jour l&rsquo;a nourrie, un \u00eelot perdu dans une mer trop vaste et trop houleuse, un morceau de roche fertile et prometteur qui pourtant ne conna\u00eet des mouettes que les rires moqueurs et les fientes s\u00e8ches.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le ch\u0153ur<em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu es presqu&rsquo;\u00eele devenue, malgr\u00e9 elle, une \u00eele,<br \/> Tu es le hiatus du cr\u00e9puscule, l\u2019 \u00ab il y a \u00bb des lendemains,<br \/> Le soir endeuill\u00e9 des pierres et la folie r\u00eache du matin,<br \/> La voile des barques guerri\u00e8res et l&rsquo;hymen saccag\u00e9 des nubiles.<br \/> Cassandre, Cassandre, tu es presqu&rsquo;\u00eele devenue une \u00eele,<br \/> Une hirondelle rognant son aile sacrifi\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9ternel exil.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Cassandre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, je suis presqu&rsquo;\u00eele. Et ma parole se d\u00e9tache de moi comme une barque d\u00e9rivant vers la c\u00f4te perdue de son enfance, ce lieu o\u00f9 la crainte n&rsquo;\u00e9touffe pas la v\u00e9rit\u00e9 dans son \u0153uf et celui o\u00f9 l&rsquo;enfant qui va grandir sait s\u2019emp\u00eacher de mentir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Courage, Clytemnestre, mon adorable, ma meurtri\u00e8re ! Ne renonce pas, nous sommes toutes des m\u00e8res bafou\u00e9es dont le ventre est un nid d\u00e9sert\u00e9 de l\u2019amour. Ne dis mot, nos discours ne sont que des brindilles qui cr\u00e9pitent quand la for\u00eat se consume sous l\u2019incessant bavardage des flammes. Il restera toujours des cendres pour combler les longs silences hivernaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre, j&rsquo;entends battre follement ton c\u0153ur au-del\u00e0 des rideaux qui me servent de paupi\u00e8res, je per\u00e7ois le bruissement par-del\u00e0 le seuil qui abrite notre liquide tombeau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">H\u00e2te-toi, entre ! Je suis libre, enfin ! Lib\u00e9r\u00e9e de cette funeste mal\u00e9diction qui m&rsquo;\u00e9treint comme un corset trop serr\u00e9, comme une peau l\u00e9preuse, sur ma peau laiteuse, maroufl\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lib\u00e9r\u00e9e, car toi, je le sais, tu es la premi\u00e8re et tu seras la derni\u00e8re \u00e0 boire et \u00e0 croire les paroles s&rsquo;\u00e9coulant de cette source qui, dans quelques secondes, enfin, sera s\u00e8chement, par tes mains, tarie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Agamemnon<\/strong><em> (sommeillant)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais o\u00f9 vas-tu, ma douce, imaginer toutes ces trag\u00e9dies ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>Le rideau s&rsquo;ouvre <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>Le ch\u0153ur s&rsquo;\u00e9vanouit<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cassandre est une trag\u00e9die en 1 acte sur le th\u00e8me de Cassandre \u00e9crite pour Fanes de Carottes en janvier 2010. 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