W ou le souvenir d’enfance, Georges Perec


W ou le sou­ve­nir d’enfance

George Perec,
Gal­li­mard Coll. L’imaginaire, 1993
(Denoël, 1975 pour la pre­mière édition)

w_souvenir

Cette brume insensée
où s’agitent des ombres,
Comment pourrais-je l’éclaircir ?

Raymond Queneau, p.11

Il est des livres qui, après les avoir refermés, les avoir rangés sagement sur le rayon de votre bibliothèque, vous laissent tranquille, indemne, neutre : ce sont parfois de bons livres, vous pouvez y avoir passé un bon moment, avoir vécu de grandes émotions… oui mais voilà, vous reprenez la route de la vie et déjà l’empreinte de ces livres s’efface et un beau jour, sans s’en rendre compte, le livre retourne dans l’oubli.

W ou le souvenir d’enfance de George Perec, je le sais, ne sera pas pour moi de ces livres-là. Ce livre ne m’a pas laissé indemne, bien au contraire il m’a rencontré, touché, trituré, ému (à tel point qu’il m’a vraiment été difficile de rédiger ce billet)… nous nous séparons — eh oui j’ai appris qu’on ne pouvait pas résider dans le livre, juste s’y abriter un instant — et chacun se sépare avec une trace de l’autre. Altérés, le livre et le lecteur.

Maintenant j’aimerais en parler, mais comment ? Comment en parler sans en révéler l’essentiel secret. Cet essentiel qu’il faut découvrir par soi-même au cours de la lecture, ce secret qui est l’intersection centrale du livre et qui par définition est intraduisible, intransmissible. J’ai du me résoudre moi aussi à outrepasser cette aporie, cet indicible pour venir vous en parler un peu.

*  *  *

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps.

p.17

W ou le souvenir d’enfance est un roman que l’on peut ranger, malgré son titre étrange, dans le rayon des autobiographies. Et c’est vrai, à mon sens, que ce récit est une des plus belles autobiographies que j’ai pu lire. Enfin ! Une autobiographie… Je ne trouve pas ce terme exact, il y a bien quelque chose comme un récit qui retrace sa vie, mais ce n’est pas, à proprement parlé, le motif principal du livre.

Ce livre est plutôt le difficile et pudique cheminement d’un souvenir qui se dévoile, qui perce la douleur qui le cache, qui voit le jour comme un nouveau né. Un souvenir comme une douleur sur laquelle on ne peut pas mettre de mots et qu’il faut accoucher, coucher, par d’habiles détours, par une distance assumée et maîtrisée, par des raccourcis qui n’en sont pas (ces raccourcis que l’on emprunte pour rallonger le temps, soit que l’on prenne plaisir au voyage, soit que l’on n’est pas pressé d’arriver à son terme et d’y retrouver ce qui nous y attend) ((Je voudrais ouvrir une parenthèse sur ce genre qu’est l'(auto)biographie. A priori, c’est un genre qui m’intéresse peu, non que je ne désintéresse de la vie des écrivains ou des personnages célèbres, mais je trouve souvent ces livres maladroits, mal écrits, trop souvent journalistiques : on suit le récit, chronologique ou non, d’un JE narcissique à travers les méandres de sa propre histoire. L’auteur, souvent, essaye d’y inscrire les événements, les influences qui ont infléchit les orientations de sa vie, de transmettre ses enseignements de la vie auxquels il est difficile d’adhérer, parfois on y trouve de la pudeur, souvent peu de distance. Ces chutes dans le ruisseau : sans doute de la faute à Rousseau.
A mon sens ceux qui réussissent leur autobiographie (heureusement il y en a quand même) sont ceux qui ont comprit que graphie voulait dire écrire et non lire. Écrire, déconstruire, imaginer, sa propre histoire plutôt que de la lire, de la construire. L’auteur écrit. Le lecteur lit. Ça peut paraître une triviale lapalissade mais songez-y en lisant la prochaine œuvre autobiographique.)).

Avec W ou le souvenir d’enfance Perec ne fait pas une simple lecture de sa propre vie mais écrit ou réécrit véritablement une histoire. Il écrit son histoire avec pour matériaux deux trames narratives totalement enchevêtrées, l’une fictive, l’autre biographique. Ces deux histoires enchevêtrées sont elle-même divisées en deux récits (différence de temporalité, changement de mode narratif avec la disparition de Winckler dans la seconde partie) qui sont eux-mêmes parfois scindés en deux par un habile jeu de renvois de notes en fin de chapitre… tout ceci donne un peu l’effet de poupées gigognes, ou de pelures d’oignon qu’il faudrait enlever une à une pour arriver à l’essentiel. Tout cela pour retarder, pour ralentir la narration, pour en signifier la rébellion obstinée.

Les dieux du stade par Leni Riefenstahl en 1938L’histoire fictive, je n’en dis que deux mots ici. Elle est à l’origine imaginée par Perec enfant et réinvestit par Perec écrivant sa biographie. Elle se divise en deux parties séparées par cette rupture :

« (…) »

La première partie commence comme une enquête policière, avec un narrateur, un porteur d’énigme, une disparition et se finit sur la solitude du narrateur face à l’énigme : « Mais c’était une question, désormais, à laquelle je pouvais seul répondre… » à laquelle répondent des points de suspension «(…)». Ellipse, disparition ? Quoiqu’il en soit le narrateur disparaît. La seconde histoire se poursuit dans une île qui a donné son nom au roman « W ». Dans cette île : on assiste à la description d’une société entièrement tournée vers un Olympisme poussé à son extrême limite. Ne voulant pas trop déflorer le roman, je donnerais juste un équivalent cinématographique : on « dirait » que ça commence comme Les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl et que ça glisse lentement, comme un très long fondu enchainé, sur Nuit et brouillard d’Alain Resnais. Le fondu tombe alors comme une trouée dans le brouillard et l’horreur que l’on sentait poindre alors surgit. Je donne cette maladroite comparaison pour mettre en évidence le glissement esthétique et stylistique de cette fiction. Le ton y est péremptoire, on y parle règlement, organisation, compétition, châtiment… nulle place pour le doute ici, tout y est univoque.

Nuit et brouillard, d'Alain Resnais

Nuit et brouillard, d’Alain Resnais

Entre ces chapitres fictifs, s’insèrent ceux qui montrent Perec dans sa petite enfance… Souvenirs reconstruits le plus souvent à partir de photos, d’éléments épars, des bribes de souvenirs dont il doute au fur et à mesure qu’il les fait remonter à la surface. Il y a une réticence visible à énoncer les phrase. Cependant au milieu de ces détails qui essayent de refaire surface, figurent deux textes très courts, écrits quinze ans plus tôt, qui retracent brièvement la vie et la mort de ses parents. Ces deux textes qui pourraient être une manière un peu brutale d’énoncer le souvenir de la mort de ses parents sont, là encore, ralentis, hachés par les 26 renvois situés à la fin du chapitre (commentaires a posteriori, extrait de journal…)

Ces deux histoires, comme deux tableaux formant un diptyque, on les découvre comme si Perec soulevait lentement, au fil du livre, le drap qui les recouvre, montrant ici ou là un détail qui répond à un autre dans l’autre tableau, ici une question, là une réponse. Perec à son habitude parsème son récit de détails, de signes, de symboles (comme l’explication du W fictif par la croix, le X qui sous sa plume se transforme en crucifix, en croix gammée et en XX chez Chaplin dans lequel on aperçoit, comme flouté, le W), de références (de tête par exemple Melville avec Moby Dick et Bartleby), de digressions, etc.. Cet essaimage de détails, cet éclatement du sens provoque un effet de distanciation, de pudeur assumée… Ce voile, cette brume masque évidemment la disparition essentielle du diptyque. A la fin, ce dévoilement s’accélère sur la dernière partie et Perec, d’un coup sec, dévoile le diptyque dans les toutes dernières pages (qu’il ne faut vraiment pas lire avant la fin).

Au final ce procédé, cette juxtaposition entre le réel et le fictif, le reconstruit et le déconstruit, entre la mémoire et l’imagination, chaque partie imprimant légèrement sur l’autre, en filigrane, comme des photos qui auraient été surimprimées, ce procédé permet à Perec de dépasser son aporie : dire l’indicible, la douleur, l’imprononçable, l’horreur, et mieux que cela, la transmettre au lecteur.

Voilà j’aurais encore beaucoup de choses à dire mais ce serait bavardage, aussi je vais maintenant poser le livre, non loin du Livre des Questions d’Edmond Jabès avec qui il partage en somme le même vertige de l’absence et du langage. Mais je suis sûr que j’y retournerais très vite.

A lire. A relire. A re-relire (…)

Ecrire en marge
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Une rue dans le labyrinthe

A la recherche du temps perdu
Le temps retrouvé

Marcel Proust
Folio Gallimard

Le temps retrouvé, Proust

Toujours dans ces résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation commune, s’était accouplé un instant comme un lutteur au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau, si bien que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé, cherchant à maintenir aux moments où ils apparaissaient, à faire réapparaître dès qu’ils m’avaient échappé, ce Combray, ce Venise, ce Balbec envahissants, et refoulés qui s’élevaient pour m’abandonner ensuite au sein de ces lieux nouveaux, mais perméables pour le passé. Et si le lieu actuel n’avait pas été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d’eux, pour regarder la voie bordée d’arbres ou la marée montante. Elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux pourtant si lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu’ils nous proposent, notre personne toute entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents dans l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir.

Le temps retrouvé, Marcel Proust


Une petite page et une photo de rue, une rue parmi d’autres dans la vaste étendue de mon labyrinthe, mais une rue qui ne ressemble à aucune autre…

Allez je retourne à la lecture du souvenir d’enfance !

Une rue de mon enfance, dans un petit village qui s'appelle le Barou

Ecrire en marge

La griesche d’hiver — Rutebeuf

 

Poèmes de l’infortune
et autres poèmes

Rutebeuf
Poésie Gallimard, 1986
Edition dirigée par Jean Dufournet

Poèmes de l'infortune, Rutebeuf

Je vais aujourd’hui, après ce long billet sur Calvino, vous proposer une rubrique un peu plus légère que d’habitude puisqu’il s’agira de lire en écoutant, d’écouter en lisant, ou séparément, ou ni l’un ni l’autre, au choix… de toute façon, comme d’habitude, vous faites ce qui vous plaira par ici.

Menu

J’ai pensé, pour nous dépayser; que nous pourrions partir loin, loin en arrière, au fin fond du Moyen-Âge, quelque part en plein milieu du XIIIe siècle, et découvrir un morceau de poésie médiévale. Voici donc le menu.

Entrée

Voici pour commencer le texte originel en ancien français de Rutebeuf, intulé La griesche d’hiver. Vous pouvez choisir d’afficher à la place une traduction en français moderne de mon cru (dur dur de se remettre à l’ancien français après 10 ans d’inactivité, la traduction m’a été un peu difficile malgré la traduction littérale que l’on trouve ici).

Plat principal

Au dessous je vous laisse (re-)découvrir le texte profondément remanié, traduit en français (presque) moderne tel que le proposa Léo Ferré en 1955 avec cette magnifique chanson intitulée Pauvre Rutebeuf.

Dessert

Non pour distraire, mais pour enrichir, j’ai fait une sélection musicale assez exhaustive d’interprètes ayant chanté ce Pauvre Rutebeuf… Il y en a pour tout les goûts, à chacun de choisir la mignardise à sa convenance ou de les avaler toutes si vous êtes gourmand.

Voilà le menu est servi : à vous de déguster…


Ci encou­mence li diz de la Griesche D’Yver

Contre le tenz qu’aubres def­fuelle,
Qu’il ne remaint en branche fuelle
Qui n’aut a terre,
Por povre­tei qui moi aterre,
Qui de toute part me muet guerre,
Contre l’yver,
Dont mout me sont chan­gié li ver,
Mon dit com­mence trop diver
De povre estoire.
Povre sens et povre memoire
M’a Diex donei, li rois de gloire,
Et povre rente,
Et froit au cul quant byze vente:
Li vens me vient, li vens m’esvente
Et trop sou­vent
Plu­sors foïes sent le vent.
Bien le m’ot griesche en couvent
Quanque me livre:
Bien me paie, bien me delivre,
Contre le sout me rent la livre
De grand poverte.
Povre­teiz est sus moi reverte:
Toz jors m’en est la porte overte,
Toz jors i sui
Ne nule fois ne m’en eschui.
Par pluie muel, par chaut essui:
Ci at riche home!
Je ne dor que le pre­mier soume.
De mon avoir ne sai la soume,
Qu’il n’i at point.
Diex me fait le tens si a point,
Noire mouche en estei me point,
En yver blanche.
Ausi sui con l’ozière franche
Ou com li oiziaux seur la branche:
En estei chante,
En yver pleure et me gai­mente,
Et me des­poille ausi com l’ante
Au pre­mier giel.
En moi n’at ne venin ne fiel:
Il ne me remaint rien souz ciel,
Tout va sa voie.
Li enviauz que je savoie
M’ont avoié quanque j’avoie
Et fors voiié,
Et fors de voie des­voiié.
Foux enviaus ai envoiié,
Or m’en sou­vient.
Or voi ge bien tot va, tot vient,
Tout venir, tout aleir convient,
Fors que bien­fait.
Li dei que li decier on fait
M’ont de ma robe tot des­fait,
Li dei m’ocient,
Li dei m’agaitent et espient,
Li dei m’assaillent et des­fient,
Ce poize moi.
Je n’en puis mais se je m’esmai:
Ne voi venir avril ne mai,
Veiz ci la glace.
Or sui entreiz en male trace.
Li traÿ­teur de pute estrace
M’ont mis sens robe.
Li siecles est si plains de lobe!
Qui auques a si fait le gobe;
Et ge que fais,
Qui de povre­tei sent le fais?
Griesche ne me lait en pais,
Mout me des­roie,
Mout m’assaut et mout me guer­roie;
Jamais de cest mal ne gar­roie
Par teil mar­chié.
Trop ai en mau­vais leu mar­chié.
Li dei m’ont pris et empes­chié:
Je les claim quite!
Foux est qu’a lor consoil abite:
De sa dete pas ne s’aquite,
Ansois s’encombre;
De jor en jor acroit le nombre.
En estei ne quiert il pas l’ombre
Ne froide chambre,
Que nu li sunt sou­vent li membre,
Mais lou sien pleure.
Griesche li at corru seure,
Des­nuei l’at en petit d’eure,
Et nuns ne l’ainme.
Cil qui devant cou­sin le claime
Li dist en riant: « Ci faut traime
Par leche­rie.
Foi que tu doiz sainte Marie,
Car vai or en la dra­pe­rie
Dou drap acroire,
Se li dra­piers ne t’en wet croire,
Si t’en revai droit à la foire
Et vai au Change.
Se tu jures saint Michiel l’ange
Qu’il n’at sor toi ne lin ne lange
Ou ait argent,
Hon te ver­rat moult biau ser­gent,
Bien t’aparsoveront la gent:
Creüz seras.
Quant d’ilecques te par­ti­ras,
Argent ou faille enpor­te­ras. »
» Or ai ma paie.
Ensi chas­cuns vers moi s’espaie,
Si n’en puis mais.

Le démon de l’hiver

Avec le temps, l’arbre a perdu ses feuilles,
Si bien que sur la branche il n’en reste plus une feuille
Qui ne puisse tom­ber à terre,
La pau­vreté aussi m’a jeté à terre,
Et de toute part m’a fait la guerre,
Avec l’hiver,
Qui a changé le sens de mes vers,
Ma chan­son com­mence, c’est étrange,
Avec une pauvre his­toire.
Dieu m’a donné, ce roi de gloire,
Peu de bon sens et de mémoire,
Une maigre rente,
Me geler le cul quand il vente,
Le vent me vient, le vent m’évente
Et trop sou­vent,
Bien trop sou­vent, je sens ce vent.
Le démon du jeu me l’avait bien dit
avec toutes ses pro­messes :
Il me paye bien, il me sou­lage de mes biens,
Contre l’argent il me pro­met
Une grande pau­vreté.
La pau­vreté s’est abat­tue sur moi.
Me lais­sant sans cesse sa porte ouverte,
Tou­jours j’y suis,
Sans autre issue,
Mouillé par la pluie, séché par le soleil,
Eh me voilà riche!
Je dors peu.
Je ne me sou­cis pas de mes richesses,
Car je n’en ai pas.
Dieu m’arrange le temps de telle sorte
Qu’en été la mouche noire me pique,
Et en hiver c’est la blanche.
Je suis aussi libre que l’osier
Ou que les oiseaux sur la branche:
L’été je peux chan­ter,
L’hiver je peux pleu­rer et me plaindre
Et perdre mes feuilles tout comme l’arbre
Au pre­mier gel.
Je ne garde ni venin ni fiel,
Pas même un sou­ve­nir sous le ciel,
Tout s’en va.
Les plai­sirs que j’ai connus
Ont dévoré tout que j’avais,
M’ont four­voyé
Et dévié du bon che­min,
Je me suis jeté dans les plai­sirs mal­sains
Main­te­nant je m’en sou­viens.
Main­te­nant je vois bien : ça va, ça vient :
Tout arrive, tout repart
sauf les bien­faits.
Les dés ainsi faits
M’ont mis à poil;
Les dés me tuent,
Les dés me guettent et m’épient.
Les dés m’assaillent et me défient,
C’est très pesant.
Je n’en peux plus, je m’énerve:
Je ne vois venir ni avril, ni mai,
Mais la glace.
Je suis dans l’ornière,
Où les traîtres, les fils de pute
M’ont laissé sans vête­ment.
Le siècle est rem­pli de super­che­rie !
Le nan­tis se goinfre.
Et moi, qu’est-ce que je fais,
Moi qui peut pal­per la pau­vreté?
Le démon du jeu ne me laisse pas en paix,
Il ne cesse de me har­ce­ler,
De m’assaillir, sans cesse, de me com­battre,
Dans ces condi­tions,
Jamais je ne pour­rai gué­rir de ce mal,
J’ai mis les pieds dans trop de lieux mal famés,
Les dés m’ont pos­sédé et empri­sonné:
Je les implore de me libé­rer.
Fous, celui qui suit leur conseil,
Celui qui ne paye pas ses dettes,
Mais au contraire les accu­mulent.
Et, de jour en jour, en aug­mente le nombre.
En été, il ne cherche ni l’ombre,
Ni la frai­cheur de la chambre,
Car ses membres sont sou­vent nus,
Il ne se sou­cie pas des souf­frances de son pro­chain,
Car il pleure les siennes.
Le démon du jeu s’est abattu sur lui,
L’a dénudé en peu de temps,
Et per­sonne ne l’aime.
Celui qui l’appelait, haut et fort, cou­sin
Dit en riant : « Ici il faut agir
Avec per­fi­die.
Avec la foi que tu portes à sainte Marie,
Cours, va direc­te­ment à la dra­pe­rie
Pour avoir du drap à cré­dit.
Si le dra­pier te le refuse,
Va droit à la foire
Et va au Change.
Si tu jures par l’Ange saint Michel
Que tu n’as sur toi ni lin ni lange,
Où il y a de l’argent,
On te verra en très beau ser­gent,
Les gens te trou­ve­ront bien,
Tu auras du cré­dit.
Quand tu repar­ti­ras d’ici,
Tu empor­te­ras soit de l’argent soit la faillite. »
Main­te­nant, il a sa paie.
Ainsi cha­cun se satis­fait à mon compte:
Je n’en peux plus.

Pauvre Rute­beuf

Que sont mes amis deve­nus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clair­se­més
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte
Et il ven­tait devant ma porte
Les emporta.

Avec le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec pau­vreté qui m’atterre
Qui de par­tout me fait la guerre
Au temps d’hiver.
Ne convient pas que vous raconte
Com­ment je me suis mis à honte
En quelle manière.

Que sont mes amis deve­nus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clair­se­més
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte.
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m’était à venir
M’est avenu.

Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient le vent m’évente
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ven­tait devant ma porte
Les emporta.

L’espérance de len­de­main
Ce sont mes fêtes.

 

Léo Ferré (en public)
Jacques Drouai
Marc Oge­ret
Marc et André
Nana Mous­kouri
Joan Baez
Hugues Aufray
Cathe­rine Sau­vage
Phi­lippe Léo­tard
Gamine
Ecrire en marge
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Le baron perché — Italo Calvino

Le baron perché

Italo Calvino,
Points Roman Seuil, 1960
traduit par Juliette Bertrand

Le baron perché est un de ces nombreux livres dont j’ai toujours repoussé, depuis l’adolescence, la lecture à plus tard. Finalement, après la lecture de Fils Unique de Stéphane Audeguy, je me suis dit : tiens pourquoi pas Le baron perché !  c’est peut-être le moment de lire ce roman ? Et c’est vrai qu’il y a entre les deux romans, écrits à 49 ans d’intervalle, un fil conducteur ténu : il partagent en effet pas mal de points communs en prenant un angle et un ton complètement différents : la fraternité, la marginalité de ses protagonistes, l’idéal de liberté, la croyance dans le progrès, un certain regard ironique sur leur société contemporaine… et j’ai trouvé très plaisant, à les lire rapprochés, de tisser des liens entre ces deux ouvrages.

Le baron perché est donc un conte philosophique et fantaisiste qui fait partie, avec Le Vicomte pourfendu et  Le chevalier inexistant d’une trilogie surnommée Nos ancêtres. Philosophique, car en arrière plan de cette lecture on voit le profil de Candide ou l’ombre de Zadig (peut-être aussi celui de don Quichotte ou de Cyrano de Bergerac pour la rencontre entre fantasque et philosophique), portant un regard critique et ironique sur la société qui les entoure. Fantaisiste voire fantasque, parce que le postulat de départ du roman ne se préoccupe pas d’une quelconque vraisemblance : c’est en quelque sorte à un jeu enfantin que nous invite le narrateur  : « On dirait qu’un petit garçon monterait à un arbre et qu’il déciderait de ne plus en descendre… »; un jeu auquel le lecteur doit adhérer sans remettre en question le postulat initial sous peine de « rater » l’essentiel du roman.

Pochette imaginée par Pablo Picasso

Illustration par Pablo Picasso

Cosimo Piovasco di Rondò (dit Côme Laverse du Rondeau en français je trouve dommage de traduire en sonorités françaises un patronyme italien, au risque de lui faire perdre sa nationalité) est l’aîné d’une famille noble de la Ligurie (région italienne voisine de la Provence française) et son avenir, comme celui de tous les aristocrates de son époque, paraît tout tracé. Cependant, Cosimo, à l’âge de 12 ans, prétexte d’un différend avec son père concernant un plat d’escargots et décide de monter dans les arbres et de n’en plus jamais redescendre. Ce qu’il va tenir jusqu’au bout. C’est donc l’histoire d’une fugue qui va durer 53 ans. Une fugue jonchée d’aventures extraordinaires et improbables comme en rêvent les enfants quand ils atteignent l’âge où le monde des adultes leur pèse et qu’ils voudraient choisir « autre chose ».

C’est qu’il s’en passe des choses, là-haut dans les arbres : on y découvre le monde sous un angle différent et de ce fait on s’affranchit de ses préjugés, prenant les choses de la vie avec un recul que ne nous permet pas le plancher aux vaches. On y rencontre toute sorte de gens : des bandits, des pirates, des jésuites, de jolies filles, et même Napoléon ; on y apprend la vie comme en vrai : l’émancipation, la lecture, la rébellion, la cruauté, l’amour fou, la fraternité universelle ; on y est déjà haut perché, mais cela ne suffit pas, il faut encore s’élever davantage : imaginer une société utopiste d’hommes et de femmes vivants dans l’égalité parmi les branches, faire la révolution, clamer son goût de la liberté mais aussi supporter le poids de son pesant fardeau…

Je ne m’étendrai pas ici sur l’aspect moral et philosophique de ce conte, ce point étant déjà largement commenté par ailleurs (voir la bibliographie).

 

 

Le narrateur, ce témoin, cet imposteur

Un bruit de branches remuées, et voilà Côme essoufflé qui montre sa tête au milieu des feuilles, en haut d’un grand figuier. Elle [Violette], sa cravache à la bouche, le dévisageait, le nez levé, puis dévisageait les autres, du même regard écrasant. Côme n’y tint plus, hors d’haleine, il lâcha :

– Tu sais, depuis l’autre fois, je ne suis plus descendu des arbres !

Les exploits que fonde une obstination toute intérieure doivent rester secrets ; pour peu qu’on les proclame ou qu’on s’en glorifie, ils semblent vains privés de sens, deviennent mesquins. A peine eut-il prononcé ces paroles que mon frère aurait voulu ne les avoir jamais dites ; tout lui devint indifférent ; il eut réellement envie de descendre et d’en finir.

p.57

Première page manuscrite d'Il Baronne rampante

Première page manuscrite d’Il barone rampante

Ombreuse n’existe plus. Quand je regarde le ciel vide, je me demande si elle a vraiment existé. Ces découpes de branches et de feuilles, ces bifurcations ; ce ciel dont on ne voyait que des éclaboussures ou des pans irréguliers ; tout cela existait peut-être seulement pour que mon frère y circulât de son léger pas d’écureuil. C’était une broderie faite sur du néant, comme ce filet d’encre que je viens de laisser couler, page après page, bourré de ratures, de renvois, de pâtés nerveux, de taches, de lacunes, ce filet qui parfois égrène de gros pépins clairs, parfois se resserre en signes minuscules, en semis fins comme des points, tantôt revient sur lui-même, tantôt bifurque, tantôt assemble des grumeaux de phrase sur lit de feuille ou de nuages, qui achoppe, qui recommence aussitôt à s’entortiller et court, court, se déroule, pour envelopper une dernière grappe insensée de mots, d’idées de rêves — et c’est fini.

Février 1957 

p.283

Le récit de ce roman est rapporté par le frère cadet de Cosimo. C’est donc tout l’inverse de Fils Unique où le frère « non-conforme » tente de rétablir, par un contre-récit, la vérité sur sa propre existence et sur le mensonge odieux de son frère cadet. Ici le frère cadet – l’enfant modèle, celui qui reste dans les canons conformistes de l’aristocratie, « cet homme posé, sans grands élans ni tourments, un père de famille, noble par sa naissance, libéral dans ses idées, respectueux des lois » – raconte les tribulations de son frère aîné avec, tour à tour, une profonde admiration, une jalousie qu’il a parfois du mal à contenir, une incompréhension totale (jusqu’à le croire fou), etc.

Un autre baron, celui de Münchausen, interprété par Georges Neville dans la célèbre adaptation de Terry Gilliam qui fut un désastre commercial

Un autre baron, celui de Münchausen, interprété ici par Georges Neville dans la célèbre adaptation de Terry Gilliam qui fut un désastre commercial

Le narrateur ne cesse d’ailleurs de s’entourer de précautions oratoires, comme s’il était soumis à une déontologie (anachronique) de journaliste : il justifie tout ce qu’il sait de son frère perché (duquel il est finalement le grand témoin absent de ses exploits) en précisant que les récits qu’il rapporte sont recomposés à partir d’éléments grappillés soit de la bouche même de Cosimo, soit de personnes rencontrées, soit des rumeurs qui circulent au village voisin, avouant même parfois qu’il s’imagine que ça s’est passé comme il le raconte.

J’ai trouvé cet élément bien singulier : Calvino aurait pu faire raconter l’histoire par Cosimo en personne, par le biais de quelque journal personnel retrouvé ou autre tour de passe passe que les écrivains connaissent bien et qui aurait pu coller avec la personnalité de Cosimo. Il n’en est rien. Car, comme le rappelle la première citation, relater par soi-même ses exploits n’est pas glorieux et porteur de sens. On peut passer pour un vantard, voire un bonimenteur. Ces « exploits » doivent alors être racontés à la 3e personne : la prise en charge par ce frère qui l’observe au pied des arbres semble donc s’expliquer naturellement.

Mais cela va plus loin que cela car en fin de compte : de même que le Baron ne peut jouir de sa liberté, de son projet fou, que par l’entremise, par la dépendance, le bon vouloir et la fortune de ce frère, de même le récit de ses aventures ne peut prendre corps que sous la plume de ce narrateur tapi à l’ombre de ces arbres.

C’est alors que le dernier paragraphe plonge le lecteur dans une grande perplexité : et si tout cela n’avait jamais existé, si tout cela, Ombreuse, ces arbres, ce baron, si tout cela n’était qu’invention, si la grandeur du royaume de Cosimo, cette forêt d’Yeuse, de chênes et de marronniers, si tout cela n’était en fait que que le reflet de l’épaisse forêt que formes les lignes, « la broderie » de ce roman… et si le narrateur n’était tout simplement qu’un créateur d’histoires…

 

Grimper aux arbres comme à un livre

Une autre chose m’a finalement beaucoup séduit : Et si cet acte de grimper aux arbres n’était pas une manière déguisée de décrire l’acte de l’écrivain et par contamination, celui du lecteur.

Moi, lecteur je me sens comme Cosimo : je suis un jour monté dans un arbre qui s’appelait un livre, qui était de même matière – mélange de bois, de sève et de temps – et poussé par un sentiment d’ivresse, de liberté, de soif de connaître, j’ai décidé de ne plus en redescendre. Ainsi depuis je saute de page en page, de livre en livre en espérant ne plus jamais en descendre…

Pour conclure, Le baron perché est une œuvre drôle, avec plein de petits tiroirs d’où sortent des sourires, des clins d’œil, une œuvre ludique qui quelque part nous ramène à nos cabanes d’enfance ou à nos escapades dans les arbres… Au final je me dis que c’est une œuvre qu’on a plus intérêt à lire quand on est adulte, quand le temps est loin où l’enfant que nous étions chevauchait les arbres et qui, contrairement au baron, a fini par redescendre de sa branche…


 

Pour aller plus loin

Ecrire en marge
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Les Cahiers de Malte Laurids Brigge — R.M. Rilke

Durant quelques temps encore je vais pouvoir écrire tout cela et en témoigner. Mais le jour viendra où ma main me sera distante, et quand je lui ordonnerai d’écrire, elle tracera des mots que je n’aurais pas consentis. Le temps de l’autre explication va venir, où les mots se dénoueront, où à chaque signification se défera comme un nuage et s’abattra comme de la pluie. Malgré ma peur je suis pourtant pareil à quelqu’un qui se tient devant de grandes choses, et je me souviens que, autrefois, je sentais en moi des lueurs semblables lorsque j’allais écrire. Mais cette fois je serai écrit. Je suis l’impression qui va se transposer. Il ne s’en faudrait plus que de si peu, et je pourrais, ah ! tout comprendre, acquiescer à tout. Mais ce pas, je ne puis le faire ; je suis tombé et ne puis plus me relever, parce que je suis brisé. Jusqu’ici j’ai cru que je pourrais voir venir un secours. Voici devant moi, de ma propre écriture, ce que j’ai prié, soir par soir. Des livres où je l’ai trouvé, j’ai transcris cela, pour que cela me fût tout proche, pour que cela fût issu de ma main, comme jailli de moi-même. Et maintenant, je veux la copier encore une fois ici, devant ma table, à genoux, je veux l’écrire, car ainsi je le tiens en moi plus longtemps qu’à le lire, et chaque mot prend de la durée et a le temps de ralentir.

Mécontent de tous et mécontent de moi-même, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chanté, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouve à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, qui je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise.

« C’étaient des gens de néant, des gens sans noms abaissés plus bas que terre. Voici que je suis pour eux un objet de risée et le sujet de leur chanson…
« Ils ont rompu mon sentier et pour augmenter mon affliction ils n’ont besoin du secours de personne…
« Maintenant mon âme se fond en moi…
« Des frayeurs la poursuivent comme un vent, ma délivrance est passée comme un nuée, la nuit me perce l’os et mes veines ne prennent point de repos.
Mon vêtement a changé de couleur par la violence de mon mal ; il se colle à mon corps et m’enserre comme l’ouverture de ma robe…
« Le jours d’affliction m’ont surpris, je ressemble à la poussière et à la cendre…
« Ma harpe n’est plus qu’une plainte et le son de ma flûte, un sanglot. »

Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge,
Points Seuil, p. 52 (traduction de Maurice Betz)

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