Un autre couloir : imaginer Sisyphe heureux !

(C) Peinture de François Robert - collection privée -

(C) Acrylique sur toile de François Robert (détail), collection privée – tous droits de reproduction réservés

Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop. J’imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l’appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l’homme : c’est la victoire du rocher, c’est le rocher luimême. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d’être reconnues. Ainsi, Œdipe obéit d’abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c’est la main fraîche d’une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors : « Malgré tant d’épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. »  L’Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l’héroïsme moderne.

On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur. « Eh ! quoi, par des voies si étroites… ?  » Mais il n’y a qu’un monde. Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L’erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l’absurde naisse du bonheur.

« Je juge que tout est bien », dit Œdipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l’univers farouche et limité de l’homme. Elle enseigne que tout n’est pas, n’a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l’insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d’homme, qui doit être réglée entre les hommes.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.

L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.

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Ecrire en marge

Mùm, O.M.N.I. islandais

 

Múm

Yesterday Was Dramatic — Today Is OK, EP, 2000
Finally we are no one, Fat Cat Records, 2002
Summer Make Good, Fat Cat Records, 2004

Finally we are no one

Yesterday was dramatic - Today is ok

Summer make good

Changement complet de registre pour des choses en apparences plus « légères » mais toujours riches en émotions. On part en Islande, dans cette île au bout du monde. Loin.

Aujourd’hui je ne vais pas parler de livre ou de film mais de musique, de sons étranges tout droit sortis de la bouche des volcans, des cailloux qui s’entrechoquent sous la vague puissante qui les bouscule, de sons aquatiques sortis de l’évent de la baleine, je vais vous parler de Mùm, un Objet Musical Non Identifié apparu à l’aube du 21e siècle dans notre galaxie musicale.

Mùm est un groupe aux titres mystérieux et à la musique envoûtante comme des comptines, sombres et légères, graves et enfantines, des mélodies lointaines et étranges, aqueuses et minérales, à l’image de cette petite île voilée de nimbes perdue au milieu de l’océan Atlantique.

On trouve leur disques souvent rangés dans les rayons de Trip-hop, mais cette étiquette est trompeuse car on est assez loin de Portishead, de Massive Attack, de Tricky et autres piliers du trip-hop. Plus proche de leurs homologues islandais, Björk et surtout Sigur Rós, Mùm développe une musique electronica downtempo, mélange de sons acoustiques, électroniques, de samples improbables, de beats, de click’n’cut, d’instruments tout droit sortis des rêves ou d’un passé lointain…

Mùm prend tout son temps (pour notre plus grand bonheur) et nous emmène pour de longs voyages d’exploration, tantôt en apnée silencieuse, tantôt dans la tempête rageuse, ou sur la houle légère…  Car si certains morceaux peuvent parfois paraître un peu surannés, sirupeux – accentués sur les premiers albums par les voix célestes et enfantines des sœurs Valtýsdóttir (qui ne font plus partie du groupe maintenant), par de petites ritournelles qu’on croirait sorties d’une boîte à musique, d’autres sont en revanche beaucoup plus noires et mélancoliques…

Un excellent groupe à découvrir pour peu qu’on aime les expériences sonores et le grand large musical.

Leur dernier album étant un peu plus pop, je conseille vivement de commencer cette aventure avec un de leurs trois premiers albums (avec un penchant pour le 2nd) :

  • Yesterday was dramatic, today is OK
  • Finally we are no one
  • Summer make good

Un morceau en écoute : The land between solar systems (11 minutes de détente extraites de Finally We are no one)

Poursuivre le voyage :

Ecrire en marge
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L’année dernière à Marienbad — Resnais et Robbe-Grillet

 

L’année dernière à Marienbad

Un film d’Alain Resnais (1961)
Scénario et dialogues d’Alain Robbe-Grillet
Avec Delphine Seyrig, Giorgio Altertazzi

Des salles silencieuses où les pas de celui qui s’avance sont absorbés par des tapis si beaux, si épais, qu’aucun bruit de pas ne parvient à sa propre oreille. Comme si l’oreille, elle-même, de celui qui s’avance, une fois de plus, le long de ce couloir, à travers ces salons, ces galeries, dans cette construction d’un autre siècle, cet hôtel immense, luxueux, baroque, lugubre où des couloirs interminables se succèdent aux couloirs, silencieux, déserts, surchargés par des corps sombres froids des boiseries, de stucs, des panneaux moulurés, marbres, glaces noires, tableaux aux teintes noires, colonnes, encadrements sculptés des portes, enfilades de portes, de galeries, de couloirs transversaux qui débouchent à leur tour sur des salons déserts, des salons surchargés d’une ornementation d’un autre siècle. Des salles silencieuses où les pas de celui qui s’avance…

Un ruban möbusien

Ainsi commence L’année dernière à Marienbad, des deux Alain, Resnais et de Robbe-Grillet, par la répétition d’un texte, par une séquence narrative sérielle d’un texte qui se mord la queue, comme un serpent. Le texte se répète, décline parfois un détail, un presque rien, et dégage une impression de temps arrêté, ou plutôt de temps emprisonné dans une mémoire qui ressasse, qui répète, comme une boucle infinie, un long et lent ruban möbiusien sur lequel les personnages et le spectateur sont condamnés à l’errance. Ce ruban infini, c’est cette pellicule qui se déroule sous nos yeux, c’est cette mémoire peu fiable et en même temps si prolixe, si créative, c’est ce mélange de souvenirs et de fantasmes qui se fondent en donnant une impression de réel et d’imposture lorsque nous tentons de nous souvenir.

Cette impression de départ, qui contraste avec les longs travellings dans cet hôtel labyrinthique, détaillant les stucs du plafond, les tapis épais, les couloirs, les enfilades de porte…, elle perdure tout au long du film qui « raconte » la recherche obstinée du souvenir, quasi subconscient d’une rencontre amoureuse avec une femme. Cette rencontre, passée et présente, on le découvre peu à peu, devient le point de cristallisation d’un trauma central posé comme une énigme non résolue.

Delphine Seyrig, hypnotique et diaphane

Delphine Seyrig, hypnotique et diaphane…

Les trois personnages n’ont pas de noms. Il y a le narrateur (X) et personnage central joué par Giorgio Albertazzi, dont l’accent italien – c’est la voix off des Nuits Blanches de Visconti – ajoute quelque chose de lancinant, d’exotique et de baroque à la narration de ce film. Il y a la femme (A), joué par Delphine Seyrig (L’année dernière à Marienbad est son deuxième film et déjà elle impose une présence hypnotique, diaphane qu’on retrouvera, par exemple, dans les films de Duras). Et il y a le mari (M) de la femme, joué par Sacha Pitoëff : un homme qui paraît glacial, et qui semble passer son temps à jouer.

Je laisse le soin à Bernard Pingaud de résumer les schémas narratifs entremêlés qui constituent les clefs de voûte de cette architecture baroque :

X a rencontré A, l’année dernière, dans cet hôtel ; ils se sont aimés, elle a accepté de fuir avec lui. Mais au dernier moment craignant la réaction de M, elle lui a demandé un délai. Ce délai est écoulé et X vient aujourd’hui la chercher.

Premier déplacement : A ne reconnaît pas X. Elle a oublié. X s’étonne, rappelle des faits, des dates, cite des conversations, décrit des scènes qu’il ne peut pas avoir inventées. Présente même à l’appui de ses dires une photographie. A persiste à ne pas se souvenir.

Deuxième déplacement : il se pourrait que X se trompe. Peut être a-t-il eut une aventure ici même l’an dernier, mais c’était avec une autre femme. Ou peut être A a-t-elle eut une aventure avec un certain Frank, dont le nom revient à plusieurs reprises dans les conversations des clients de l’hôtel. L’histoire se brouille.

Troisième déplacement : X insiste, et comme si la force de son discours était communicative, comme s’il suffisait d’évoquer le passé avec suffisamment de conviction pour que ce passé existe, il réussit à entraîner A. À ce niveau aucun fait n’est plus vérifiable : seul le dénouement identifiera l’histoire.

Quatrième et dernier déplacement : la fuite des amants est racontée au passé de telle sorte que l’histoire peut recommencer au début : c’est l’année dernière qu’elle a eut lieu, il ne s’agit jamais que de la répéter indéfiniment…

Évidemment, ces schémas narratifs à eux seuls ne peuvent résumer le film. Ils donnent cependant à apercevoir, comme légèrement dépliées, des nombreuses couches narratives auxquelles on pourrait rajouter des couches symboliques, psychanalytiques, mythologiques, historiques, etc… Ces couches, ces strates narratives, comme un livre aux pages froissées et collées, se superposent ou s’interpénètrent, se correspondent ou se contredisent, s’agglutinent ou se délitent.

On trouve disséminés dans le film des éléments qui sont comme des leitmotivs, des pièces d’un puzzle dispersées, que la mémoire ajuste à chaque fois de manière différente.

J’en cite quelques-uns pêle-mêle :

— les statues dont les divergences d’interprétation permettent une multiplication de la trame narrative ;
le parc, « ces jardins à la française« , qui est aussi labyrinthique que le château et qui permet de brouiller les pistes en jouant sur les deux plans : extérieur/intérieur, conscient/inconscient, réel/imaginaire, champs/hors champs, etc. ;
— les jeux : le poker qui symbolise le bluff, ou ce jeu de Nim, rendu célèbre sous le nom de ‘jeu de Marienbad’ (je ne m’étends pas là-dessus car il y a déjà beaucoup d’écrits là-dessus) et qui permet à M de répéter cette phrase sentencieuse : « Je peux perdre, mais je gagne toujours » ; le tir au pistolet qui sert aussi de prétexte à faire monter la tension dramatique ;
— Les miroirs qui donnent au film une dimension vertigineuse et accentuent le baroque du château ;
— La photographie où figure A assise dans le parc, et qui est la « preuve » tangible qui ne peut être niée par la mémoire : preuve oui mais qui ne désigne pas le témoin qui la prise  ;
— Le talon cassé de A qui renvoie à l’histoire de Cendrillon (le film s’achève sur les douze coups de minuit qui, à mon sens, martèlent la référence à cet intertexte) ;
— …

La musique et la bande sonore ont une importance capitale et je n’ai cessé de penser à Michel Chion pendant le film, tant Resnais use de tous les moyens d’interactions possibles entre sons et images. Ainsi parfois la source sonore, bruitage et musique, est visible à l’écran, parfois hors champs, parfois complètement décalée par rapport à l’image (c’est par exemple cette scène, très forte émotionnellement, où un ensemble à cordes joue tandis que la bande son hurle des notes d’orgue). La bande son comme l’image, comme le montage sert ici aussi bien à structurer qu’à déconstruire le récit.

Le jeu de Marienbad rendu célèbre par le film

Le jeu de Marienbad rendu célèbre par le film

Je ne vais pas m’étendre davantage sur ce film que j’ai évidemment beaucoup aimé (et comme souvent avec les choses que j’aime, j’ai attendu longtemps avant de m’y plonger) et qui m’a donné l’envie de (re-)lire Alain Robbe-Grillet. Ce film n’a pas l’air facile d’accès et peut paraître réservé aux seuls cinéphiles mais cependant j’ai trouvé qu’il pouvait se regarder comme on lit un livre : soit avec cet effort constant qui permet, par un maillage intellectuel, de donner du sens à la lecture, soit avec cette légèreté du regard qui nous permet d’être éblouis, émus, transportés jusqu’au ravissement.

Pour finir je vous livre ce très beau passage littéraire qui constitue l’épilogue du film :

Le parc de cet hôtel était une sorte de jardin “à la française”. Sans arbres, sans fleurs, sans végétation aucune. Le gravier, la pierre, le marbre, la ligne droite y marquaient des espaces rigides, des surfaces sans mystère. Il semblait au premier abord impossible de s’y perdre. Au premier abord. Le long des allées rectilignes, entre les statues aux gestes figés et les dalles de granit où vous étiez déjà, maintenant, en train de vous perdre, pour toujours, dans la nuit tranquille. Seule avec moi.


Pour poursuivre le voyage

Ecrire en marge
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