Notes de chevet — Sei Shônagon

Notes de chevet

Sei Shônagon
Traduction par André Beaujard,
Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco

Sei Shonagon, Notes de chevet

1. Au printemps, c’est l’aurore.

Au printemps, c’est l’aurore que je préfère. La cime des monts devient peu à peu distincte et s’éclaire faiblement. Des nuages violacés s’allongent en minces traînées. En été, c’est la nuit. J’admire, naturellement, le clair de lune ; mais j’aime aussi l’obscurité où volent en se croisant les lucioles. Même s’il pleut, la nuit d’été me charme. En automne, c’est le soir. Le soleil couchant darde ses brillants rayons et s’approche de la crête des montagnes. Alors les corbeaux s’en vont dormir, et en les voyant passer, par trois, par quatre, par deux, on se sent délicieusement triste. Et quand les longues files d’oies sauvages paraissent toutes petites ! c’est encore plus joli. Puis, après que le soleil a disparu, le bruit du vent et la musique des insectes ont une mélancolie qui me ravit. En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. Il n’est pas besoin de dire le charme de la neige ; mais je goûte également l’extrême pureté de la gelée blanche ou, tout simplement, un très grand froid ; bien vite, on allume le feu, on apporte le charbon de bois incandescent ; voilà qui convient à la saison. Cependant, à l’approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches. 

p.29


Écrites par Sei Shônagon il y a un peu plus de mille ans, ces Notes de chevets (appelées parfois également Notes de l’oreiller), ces sôshi sont les écrits intimes, le journal quotidien de cette dame d’honneur au service d’une princesse. C’est une lecture étonnante mais savoureuse qu’il est préférable de prendre par petites bouchées, comme des gourmandises. Et puis y revenir. On y découvre un inventaire gigantesque, ordonnancé mais pas classé et inversement. Il n’y pas aucun plan, aucune volonté de marteler un message, elle peut émettre un jugement moral, mais n’en fera pas une règle générale (comme le feront nos moralistes, La Bruyère, Sévigné, avec lesquels on peut cependant trouver quelques similitudes). Elle explore, parfois en se répétant. Elle décrit le monde comme il vient, en suivant ses humeurs : tel mot lui rappelle une anecdote et le récit dérive emporté par cette vague et le ressac nous ramène au point de départ.  Cela donne l’impression d’une écriture qui digresse sans cesse tout en restant principalement centrée sur l’intimité de sa narratrice, sur ce qu’elle ressent, ce qu’elle juge, soupèse… On y trouve également beaucoup de tableaux très vivants du Japon de l’an mil, des chevaliers, des femmes, des vieux, des enfants, plein de petites scènes qui se rejouent sous nos yeux.

Je ne l’ai pas encore fini, mais je l’aime déjà ce livre que l’on parcourt comme on explore.

Merci Ekwe de me l’avoir suggéré…

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Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes

 

Des fleurs pour Algernon

Daniel Keyes
J’ai Lu, 2008
Traduit de l’américain par Georges H. Gallet
Flowers for Algernon,
1956 pour le novelette, 1966 pour le roman

Mais si l’on avait quelque bon sens, on se rappellerait que la vue peut être troublée de deux manières et pour deux causes : quand on passe de la lumière à l’obscurité, ou bien le contraire, de l’obscurité à la lumière. Si l’on réfléchissait que cela se produit de même pour l’âme, toutes les fois que l’on verrait l’une d’elles dans le trouble, incapable de distinguer quelque objet, on ne se mettrait pas sottement à rire ; on se demanderait plutôt si, faute d’accoutumance, elle ne se trouve pas aveuglée en arrivant d’un séjour plus lumineux, ou au contraire, si sortant d’une ignorance opaque vers la lumière de la connaissance, elle ne se trouve pas éblouie par des rayons trop éclatants pour elle. Dans le premier cas, on lui ferait des compliments pour sa façon de vivre et de sentir ; dans le second, on la plaindrait, et si l’on s’avisait de rire, ce serait avec plus d’indulgence qu’à l’égard de l’âme qui descendrait du séjour de la lumière.

PLATON, la République

C’est d’abord l’histoire d’une souris blanche, Algernon, un vulgaire cobaye de laboratoire qui subit une opération et un traitement visant à décupler ses facultés intellectuelles. C’est surtout l’histoire de Charlie Gordon, un idiot, un attardé mental, un simple d’esprit, comme on dit gentiment. Charlie partage son temps entre son « travail » à la boulangerie, où son oncle l’a placé avant de mourir, et les cours pour adultes attardés de Mrs Kinnian. Sa vie semble être à l’image de son sourire, béate : des amis, des rires, des bonheurs simples…

Afin de le rendre « un telijen », avec l’accord de sa famille, le Pr. Nemur et le Dr. Strauss vont lui appliquer ce même traitement pourtant encore au stade expérimental. C’est ainsi que les destins de ce garçon et de cette souris deviennent intimement liés. Algernon doit tous les jours résoudre des problèmes de plus en plus compliqués dans son labyrinthe pour obtenir son repas. Charlie, lui, doit lire, écouter une drôle de télé en s’endormant, et surtout écrire des compte-rendus détaillés sur ce qu’il pense, ressent, rêve… Ce roman rassemble l’ensemble de ses compte-rendus et retrace, de façon subjective, l’éveil très progressif d’une conscience endormie.

Ce parti pris narratif du journal intime est la clef de voûte de ce roman : il permet au lecteur de suivre au plus près l’évolution cognitive, psychologique, affective et émotionnelle de ce grand garçon de Charlie, et il devient difficile de ne pas ressentir pour lui une profonde sympathie.

Charlie évolue très vite, son orthographe témoigne en temps réel des progrès réalisés. Sa mémoire reconstitue également peu à peu le puzzle de sa vie dont les pièces mélangées et fragmentaires ne lui donnaient jusqu’à présent qu’une vision partielle et déformée.

La connaissance entraîne-t-elle le bonheur ? Qu’est-ce que l’intelligence ? L’intelligence seule suffit-elle à définir ontologiquement l’être humain ? Peut-on aimer l’autre si celui-ci est très différent ? Ce roman pose des questions philosophiques, anthropologiques et même scientifiques sans imposer de réponses purement didactiques mais en faisant réfléchir le lecteur/observateur de Charlie. Tout est en finesse dans ce roman, la psychologie des personnages, les non-dits, les souvenirs familiaux refoulés, etc.. On pourrait croire que Keyes ait la tentation de s’enfoncer dans un pathos grandement facilité par des situations assez tragiques, et pourtant non ! il esquive brillamment cet écueil, n’en fait jamais trop, ce qui justement émeut au plus juste le lecteur, et j’avoue que plus d’une fois j’ai été au bord des larmes.

Peu à peu le disciple dépasse le maître, Charlie éprouve de plus en plus de difficultés à comprendre et à supporter les autres, ces scientifiques qu’il rencontre à un congrès dont il est évidemment le clou du spectacle, ces scientifiques qu’il juge comme des imposteurs tant leurs connaissances sont cloisonnées, imparfaites. Cette « associabilité », née du décalage entre sa fulgurante progression cognitive et son inexpérience émotionnelle et affective, rend ses rapports à autrui de plus en plus difficiles. Ce que n’arrange pas non plus son statut de cobaye. Il se retrouve de l’autre côté du miroir mais son inadaptation reste inchangée : avec sa supériorité intellectuelle, il éprouve toujours les mêmes difficultés à communiquer, à comprendre et à être compris que lorsqu’il était idiot.  C’est là une vision très pessimiste de Keyes qui souligne en quelque sorte ce fort cloisonnement entre les être humains dans la société selon leurs différences culturelles et intellectuelles : on peut s’aimer, certes, mais jamais être sur le même plan affectif et sentimental, comme si depuis deux compartiments on se regardait par une vitre. Une vision pessimiste qui se vérifie hélas quand on considère la difficulté d’établir de simples liens sociaux, affectifs, quand on est handicapé ou attardé mental ou simplement différent. En définitive, c’est la question de la différence qui est traitée au cœur de ce roman.

Son intelligence devient telle qu’il peut porter un regard scientifique et critique sur l’expérience qu’il a subit. Il se rend alors compte qu’il y a une faille dans le raisonnement des scientifiques qui l’entourent… une course contre la montre s’engage alors tandis que les facultés d’Algernon commencent à décroître.

Des Fleurs pour Algernon est souvent rangé dans le rayon SF, mais j’encourage tous ceux qui fuient ce genre à se précipiter sur ce roman qui, sur la base d’un postulat « anticipant » un progrès de la science (il n’y a vraiment que ce postulat qu’on pourrait qualifier de « science fiction »), aborde des questions philosophiques, épistémologiques mais surtout ontologiques avec une aisance et une simplicité déconcertante. Comme souvent il convient de relire l’incipit à la fin de la lecture, il devient tout simplement lumineux.

Ce livre je l’ai lu en 3e (c’est dire si ça remonte), c’est mon professeur de français de l’époque qui me l’avait prêté (c’était mon bibliothécaire personnel et attitré) et je me souviens qu’à l’époque j’avais adoré ce bouquin. Vingt ans ont passé et je suis toujours autant touché par cette histoire, tant par le contenu que par la manière labyrinthique dont elle se déploie dans l’imaginaire du lecteur.

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De l’art de se perdre dans un labyrinthe… (2)

Je reviens encore dans le labyrinthe, inexorablement. Je distingue subjectivement (je souligne ce mot pour les googleurs qui seraient ici pour faire un exposé car ici tout est subjectif et rien ne se rattache à une quelconque réalité universelle) trois types de labyrinthes, ce qui engendrent trois façons différentes d’être présent dans le labyrinthe.

1. Le pont labyrinthique : celui que l’on traverse.

Ce labyrinthe a classiquement une entrée, des couloirs linéaires ou maniérés et une sortie qu’il faut trouver. On peut y être enfermé contre son gré (punition, épreuve, hasard, etc.) ou y être entré volontairement (curiosité, orgueil, ambition héroïque, etc.). C’est le schéma classique, celui de Thésée, de Dédale et Icare ou de ces jardins labyrinthiques qui offrent aux badauds quelques heures d’errance. Les moyens pour se sortir de là ne manquent pas : fil d’Ariane, ailes d’Icare, déductions (topo-)logiques, intuitions, plans, gps, etc. Il s’agit ici de relier, rallier deux points séparés d’obstacles comme on franchirait un pont tortueux surplombant des eaux infranchissables autrement. On peut s’en trouver enrichi par l’épreuve (connaissance, expérience) ou au contraire amoindri par la perte d’un morceau de soi (fatigue, émotion, etc.). Il y a bien l’idée d’un apprentissage, d’une initiation, mais celle-ci peut être fugace et vaine car évacuée dés la sortie car elle n’était pas l’objectif principal de la traversée mais une juste conséquence fortuite. On peut apprendre beaucoup des voyages mais tout oublier une fois son fauteuil retrouvé. Je ne m’étendrais pas sur ce type de labyrinthe largement répandu.

2. Le labyrinthe concentrique : celui dont on cherche le centre.

Celui-là n’a qu’une entrée et un centre ostentatoire ou ésotérique. Il n’est pas forcément circulaire et son centre peut bien sûr être géométriquement décentré. On n’y entre que volontairement, poussé par un sentiment d’une impérieuse mission. C’est le lieu d’une quête, celle de découvrir un centre qui contient un trésor matériel mais plus souvent spirituel. Un exemple de ce labyrinthe est la réappropriation chrétienne de cet édifice païen qui à l’origine n’est même pas cité dans la Bible (ou si peu) : les labyrinthes des cathédrales proposent ainsi symboliquement un chemin spirituel pour atteindre la foi, Dieu, le Paradis, enfin un nirvana qui vaut le coup de se donner la peine de cheminer. Le plus souvent le chemin proposé, comme un jeu de l’oie, est jonché d’obstacles ou d’étapes censées nous donner la force d’avancer ou la faiblesse de chuter.

J’ouvre une parenthèse mythologique afin de ne pas « m’enfermer » dans le labyrinthe chrétien : si on devait imaginer Ulysse prisonnier dans sa labyrinthique Odyssée, ce serait celui-ci le modèle. Le dédale « dessiné » par Poséidon afin qu’Ulysse ne rentre jamais au foyer est un labyrinthe concentrique. Ithaque et Pénélope ne symbolise pas la « sortie », l’« issue » du labyrinthe – les issues possibles seraient plutôt le lotos, les sirènes, Circé, etc., les obstacles qui offrent à Ulysse la possibilité de renoncer à poursuivre son chemin et par là à sortir de sa propre histoire d’homme moderne. Non! Ithaque et Pénélope sont bien le centre, le foyer, la matrice et le cœur qu’Ulysse doit retrouver pour recouvrer son intégrité (d’homme désiré, de gouverneur d’Ithaque, de héros rentrant de Troie, etc.). Et réciproquement, car il y a une complémentarité complexe qui unit le chercheur et le cherché : en effet il faut toujours que ce centre recherché se réaffirme en tant que centre désiré. Il faut que Pénélope défende sa position de centre désiré (et menacé) pour maintenir en équilibre l’architecture du labyrinthe. Qu’elle cède à ses prétendants, qu’Ulysse l’apprenne et le labyrinthe n’est plus, ou plus le même, l’histoire également. En cela, le désir est un carburant essentiel de la mécanique labyrinthique, désir de trouver et désir d’être trouvé : ce jeu de cache-cache entretient sans cesse, par l’alternance du voilé/dévoilé, une dynamique amoureuse et érotique qui meut ces deux centres. Cette dynamique, il me semble, nous la ressentons fortement lorsque nous lisons ou écrivons.

Ce centre est intangible et insubstituable pour le chercheur. Lorsque ce centre est atteint, s’il est accessible, soit le labyrinthe disparaît comme par magie, comme s’il n’avait jamais existé (fusion en son centre) soit au contraire le labyrinthe devient le décor naturel de ce centre retrouvé, dans lequel le sujet chercheur ne déambule plus (harmonie).

3. Le labyrinthe infini

La dernière façon d’être dans un labyrinthe est moins accessible car elle ne fait aucunement référence à une réalité concrète ou physique. Ce labyrinthe, on sait qu’il n’y a ni centre (ou tellement qu’on ne peut plus parler de centre), ni sortie, ni rien. On erre dans ces couloirs de la même façon que Sisyphe remonte sa pierre en haut de la colline, indéfiniment. L’errance prend alors un tout autre sens : il n’y pas de but au voyage, seulement notre cheminement absurde et incessant et nos gesticulations pour faire croire que l’on cherche toujours la sortie. Elle peut avoir toutes sortes de conséquences : la folie, pour peu que l’on espère toujours à une issue possible, que l’on cherche à se débattre comme une mouche obstinée contre la vitre ; l’usure par la répétition ad nauseam qui provoque le lent dessèchement de notre matière vivante et puis, évidemment, la mort. Celle que le temps finit par prendre sous le regard désespéré du chercheur ou celle que l’on se donne parce qu’on a plus le courage de battre le pavé de ces couloirs interminables. Il y a fort heureusement une autre manière d’aborder ce type de labyrinthe. J’ai évoqué récemment le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus non sans arrière-pensée. Je trouve que cette œuvre, qui s’inscrit pourtant dans la mouvance de l’existentialisme, n’a finalement pas pris de rides au regard de ce courant philosophique d’après-guerre. Elle traite de l’absurdité du sujet face à l’absurdité du monde et des « postures » qu’il peut prendre face à elle. Il écarte rapidement le suicide philosophique qu’il juge comme une solution infructueuse. Puis il essaye d’imaginer Sisyphe heureux car finalement « maître de ses jours », de son destin. Il n’y a pas de sortie au labyrinthe, certes, mais le cheminement et l’errance infinie qui nous poussent à toujours avancer est source de bonheur, car c’est une révolte et une lutte permanente pour se définir comme chercheur libre dans un labyrinthe absurde et infini. Une fois inscrit dans ce processus labyrinthique, le chercheur peut éprouver le besoin de rester à l’intérieur de celui. De peur qu’il ne trouve une sortie (sait-on jamais !) il va alors construire lui-même les murs et les couloirs sinueux afin de devenir l’architecte de son errance, de sa révolte et de son bonheur infini. Il me semble que ce labyrinthe est celui que recherchent les créateurs de toutes sortes car c’est celui qui, à mon avis, est le plus fertile, le plus apte à pousser le créateur à comprendre, à imaginer, à concevoir, à bâtir du vide dans le vide du labyrinthe et à l’en rendre heureux.

Ces trois postures dans le labyrinthe ne sont pas figées, loin de là, et on peut imaginer sans peine qu’un sujet commence par rentrer dans un labyrinthe qu’il se doit de traverser. En chemin, il s’aperçoit que quelque chose l’attire à l’intérieur même sur labyrinthe, il se détourne de la sortie et en cherche alors ce centre, cet objet du désir. Oui mais voilà, ce centre n’est pas fixe, il bouge sans arrêt – comme cette farce de clown où le chapeau tombé par terre s’éloigne dés qu’il veut l’attraper – et le chercheur poursuit sa quête, inlassablement.

Pourquoi, me direz vous, cette réflexion sur le labyrinthe ? Je trouve qu’il est intéressant de regarder les choses (le monde, l’homme, l’art, etc.) sous un angle toujours nouveau, qu’à toujours considérer les choses pour ce qu’elles sont on les use, on les appauvrit de leur substance, ou plutôt non ! On use et on appauvrit notre regard quotidien sur elles.

Il ne s’agit pas évidemment de didactisme, de philosophie ou d’encyclopédie, simplement de rêveries (au sens où Bachelard entend ce mot) afin de m’ouvrir une pluralité des sens de notre monde absurde.
J’ai opté ici pour le labyrinthe mais j’aurais pu faire pareil avec tout autre chose : le sommeil, la route, la maison…

A suivre probablement…

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Omorphi ke paraxeni patrida — O. Elytis / A. Ionatos

O Erotas

Angélique Ionatos
Naïve, 1992

o erotas, Angélique Ionatos

Aujourd’hui, je vous propose d’écouter et de lire un poème d’Odysseus Elytis chanté par Angélique Ionatos.

 

Belle mais étrange patrie

    Όμορφη και παράξενη πατρίδα
    ω σαν αυτή που μου ‘λαχε δεν είδα

    Ρίχνει να πιάσει ψάρια πιάνει φτερωτά
    στήνει στην γη καράβι
    κήπο στα νερά
    κλαίει φιλεί το χώμα ξενιτεύεται
    μένει στους πέντε δρόμους αντρειεύεται

    Όμορφη και παράξενη πατρίδα
    ω σαν αυτή που μου ‘λαχε δεν είδα

    Κάνει να πάρει πέτρα την επαρατά
    κάνει να τη σκαλίσει βγάνει θάματα
    μπαίνει σ’ ένα βαρκάκι πιάνει ωκεανούς
    ξεσηκωμούς γυρεύει θέλει τύρρανους

    Όμορφη και παράξενη πατρίδα
    ω σαν αυτή που μου ‘λαχε δεν είδα

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée

Elle jette les filets pour prendre des poissons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jardins sur l’eau

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée

Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée

Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans

Belle mais étrange patrie…

 

Quelle est cette patrie, belle mais étrange, qu’Elytis transforme en sujet (dés)oeuvrant ? Bien sûr on pense à la Grèce, ce berceau de l’Occident, cette patrie de pêcheurs, cette patrie longtemps opprimée…

Moi j’y vois aussi la langue, la poésie, cette patrie intime magnifique et étrange capable de partir pêcher quelque chose et de ramener tout autre chose, capable elle-même d’apaiser ses propres révoltes et de trouver dans l’arme qui portait sa rébellion son propre jaillissement. Cette langue capable de faire de grande choses mais aussi de se corrompre…

Assurément, il y a une énigme. Assurément, il y a un mystère. Mais le mystère n’est pas une mise en scène tirant parti des jeux d’ombre et de lumière pour simplement nous impressionner.

C’est ce qui continue à demeurer mystère même en pleine lumière. C’est alors seulement qu’il prend cet éclat qui séduit et que nous appelons Beauté. Beauté qui est la voie ouverte – la seule peut-être – vers cette part inconnue de nous-mêmes, vers ce qui nous dépasse. Voilà, cela pourrait être une définition de plus de la poésie : l’art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse.

D’innombrables signes secrets dont l’univers est constellé et qui constituent autant de syllabes d’une langue inconnue nous sollicitent de composer des mots, et, avec ces mots, des phrases dont le déchiffrage nous met au seuil de la plus profonde vérité.

Où se trouve donc, en dernière analyse, la vérité ? Dans l’usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel ? Il est sage, je le sais, d’éviter les redondances. Les théories cosmogoniques qui se sont succédé au cours des temps n’ont pas manqué d’en user et d’en abuser. Elles se sont heurtées les unes aux autres, elles ont eu leur temps de gloire, puis elles se sont effacées.

Mais l’essentiel est demeuré. Il demeure.

Odysseus Elytis, extrait de son discours lors de la remise du Prix Nobel de littérature en 1979

Je laisse à Angélique Ionatos le soin de dire un dernier mot sur Elytis :

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De l’art de se perdre dans un labyrinthe… (1)

Un labyrinthe on croit savoir ce que c’est, et puis une fois dedans, non on ne sait plus ! C’est pareil pour un livre d’ailleurs, c’est bizarre.

La fonction première d’un labyrinthe est de brouiller, de croiser les pistes pour que son créateur/explorateur/visiteur/prisonnier s’y trouve perdu dans les méandres, à l’infini. Le labyrinthe le plus achevé sera celui qui, donnant le sentiment au visiteur de maîtriser sa complexité, d’en avoir apprivoisé l’architecture, d’être sûr d’être sur le point d’en sortir, l’éloignera toujours plus loin de son but, de sa sortie. Le plus achevé sera le plus inachevé en somme.Et ses moyens de leurrer, de tromper son monde sont nombreux : carrefours répétés, impasses impavides qui guettent, hypertextes interminables, des trompe-l’œil habiles disposés sur les parois des murs, miroirs qui se renvoient la balle, des murs transparents ou coulissants, des trappes qui se dérobent, le « pavé inégal », des « couloirs silencieux, déserts, surchargés par des corps sombres froids des boiseries, de stucs, des panneaux moulurés, marbres, glaces noires, tableaux aux teintes noires, colonnes, encadrements sculptés des portes, enfilades de portes, de galeries, de couloirs transversaux qui débouchent à leur tour sur des salons déserts, des salons surchargés d’une ornementation d’un autre siècle… »

Ce symbole a la force de se fondre en tout. Tout n’est pas dans le labyrinthe mais tout peut le devenir pourvu qu’on y retrouve l’errance, le fil qui relie les choses, l’enchevêtrement des lignes d’un tableau, la mémoire dans les circonvolutions du cerveau, la lumière au bout du couloir, une rue dans les souvenirs, l’enchevêtrement des branches, les linéaires de livres de la bibliothèque de Babel, celle de Borges.

Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ?

Tout n’est pas le labyrinthe mais on s’accorde à le voir partout avec une aisance familière. Figure qui nous effraie et nous fascine à la fois. Lieu favori de la création parce que lieu de l’errance, de la perdition, de la mémoire, de l’oubli, de la solitude… On finit toujours par voir dans le labyrinthe un jeu d’interconnexion sémantique, thématique, onirique, voire inconsciente qui, à un moment ou un autre, se rattache à quelque chose de familier, de vivant en nous. Une sorte de réponse et de cause à tout, un exutoire et une proie faciles.

Tout pourrait être le labyrinthe, mais je ne veux pas et ne peux pas m’intéresser à tout sans prendre le risque de me disperser, de me disséminer dans la matière informe, de n’être qu’un centre de rien recherchant un improbable centre de tout. Se perdre, certes, mais pas n’importe comment.

Lire et écrire ? N’est-ce pas ces mouvement qui consistent à arpenter l’univers sans jamais en trouver la satisfaction ni de ce corps en mouvement dans l’univers, ni de ce labyrinthe qui reçoit ce corps rampant ?

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