Oranger en fleur…

Le sud
El Sur

un film de Fernando Ezequiel Solanas
Avec Rosi et Floreal Echegoyen
Philippe Léotard
Prix de la mise en scène à Cannes en 1988
Musique : Astor Piazzola, Roberto Goyeneche

El Sur - Film de F.E. Solanas / Musique d'Astor Piazzola

Je prends le temps d’une petite pause musicale, inspirée par quelques nouvelles lues précédemment.

Ce que je connais de l’Argentine se résume à peu de choses. Mais dans ce tout petit sac de connaissances, j’ai une boîte. Dans cette boîte un écrin. Dans cet écrin est caché un bijou de lumière, El Sur, un film de Fernando Ezequiel Solanas, (prix de la mise en scène à Cannes en 1988). Sertie dans ce bijou : une perle, le tango. Dans un reflet nacré de cette perle, un joueur de bandonéon au coin d’une rue, des notes tristes et dansantes, l’âme d’un pays dans un souffle…

Et une voix, grave et émouvante, qui surgit de nulle part : Era más blanda que el agua

  Continue reading

Ecrire en marge
■■■

La Diablada, Georges Flipo – 1ère partie

La Diablada

Georges Flipo
Éditions Anne Carrière

La Diablada, Georges Flipo, éditions Anne Carrière

Avertissement

Ce billet n’a pas pour vocation de faire découvrir La Diablada, une multitude de billets existe déjà dans ce but. Ce billet restitue une réflexion personnelle construite à la lecture de ces nouvelles, aussi, il se peut, inopinément que je dévoile l’intrigue de certaines d’entre elles. Cette lecture, évidemment, comme toutes les lectures, n’engage que son lecteur…


 

J’ai découvert La Diablada et son auteur Georges Flipo il y a quelques temps sur le blog de Sylvie. Comme bon nombre de blogueurs de la bulle « littéraire » je visite son blog, véritable curiosité venant de la part d’un auteur. Car Georges Flipo fait partie de ces « célébrités » plébiscitées par la blogosphère, de ces auteurs que l’on a l’impression de côtoyer au quotidien, comme si, d’une certaine manière, on savait pouvoir le rencontrer au marché ou dans le bistrot du coin. Là, il nous parle de lui (mais aussi des autres), de ses livres, de ses tribulations d’écrivain du 21e siècle, il joue avec une certaine verve à l’Auteur tout en saupoudrant ses propos d’une bonne dose d’auto-dérision et d’humour, il lit et répond aux commentaires, pas toujours de manière complaisante d’ailleurs, mais toujours avec sincérité, humour et humeur. Ceci donne une impression de familiarité, de proximité. On se dit que ce Flipo-là, on le connaît un peu !

En commençant La Diablada, je me suis donc dit que j’allais porter une attention toute particulière à cette lecture. Parce que, petit un,  je « connais » l’auteur (je lui ai promis de le lire et d’en dire ce que j’en pense) et que cette « proximité » avec lui, même lointaine, me pousse à être davantage attentif, critique et honnête pour ne pas simplement flatter l’auteur dans le sens du poil (en a t-il vraiment besoin ?) mais bien d’en faire une lecture sincère, comme si je lisais n’importe quel auteur en fait (enfin presque!).

Petit deux, ce livre est un recueil de nouvelles, le premier opus qu’il a publié (je lirai son premier roman en second et son dernier roman en dernier, question de logique). A part quelques auteurs comme Borgès, A. E. Poe, J. Barnes, et quelques autres, je me rends compte que j’ai assez peu pratiqué ce genre que j’affectionne pourtant. Aussi, pour cette lecture, j’étais curieux de savoir comment on construit un recueil de nouvelles (ce qui revient également à découvrir la lecture de l’éditeur qui oriente des choix, fait des coupes sombres, etc.), comment on peut – ou ne peut pas – donner une unité, trouver un fil conducteur entre des univers, des personnages, des trames dramatiques différents. J’ai donc tenté d’en avoir une vision assez proche et lointaine. Et je trouvais cet exercice doublement intéressant d’autant que, selon l’aveu de l’auteur :

La faiblesse de la Diablada est aussi sa force : une certaine diversité d’univers. Des nouvelles dans le passé, ou dans l’enfance, d’autres en Amérique du Sud. […]

Cette diversité plaît (apparemment) aux lecteurs, mais c’est quand même une faiblesse : elle complique la tâche des médias et surtout des libraires (comment parler de nouvelles qui ont peu en commun ? ).

(Source : blog de Georges Flipo)

Chouette ! j’allais pouvoir chercher librement des poils sur les œufs en sachant que mon point de vue ne serait ni journalistique, ni commercial mais simplement celui d’un lecteur, stylo à la main.

J’ai donc lu La Diablada. Avec un intérêt croissant, je dois le dire. Le style de G. Flipo, pour ce premier opus, est plutôt économe et efficace : il n’est jamais le même d’une nouvelle à l’autre et tend à coller au mieux au narrateur et au mode de narration qui prend en charge le récit, et ça c’est un bonheur. Lire douze nouvelles sur le même ton, celui du présumé auteur, n’aurait évidemment aucun intérêt : autant écrire douze idées de scénario et s’en tenir à ça.

C’était une de mes craintes d’ailleurs. On a beau lutter contre ses préjugés, connaissant sa carrière de publicitaire, je redoutais que ses nouvelles puissent ressembler à des spots publicitaires : une image, une idée, un slogan. Mais ce que j’avais pu lire, par-ci , par-là au fil des billets était vérifié : il n’en est rien, G. Flipo est un auteur, un conteur. Il ne nous vend rien d’autre que l’illusion de vivre une histoire écrite et non l’idée d’une histoire.

Il est vrai que ses univers dans La Diablada sont variés, à des époques différentes, dans des lieux partagés entre la France et l’Amérique du Sud (pour laquelle il a une réelle affection). Les chutes sont parfois attendues (parce qu’un indice trop fort met le lecteur trop tôt sur la voie), mais elles sont pour la plupart surprenantes, pertinentes. Elles donnent souvent à réfléchir, à sourire, et elle suscitent souvent l’envie de relire la nouvelle au regard de ce nouvel éclairage.

Il parsème, juste ce qu’il faut, ses textes courts de détails qui sonnent plutôt justes : ici une page sur la nostalgie désargentée des argentins sous des airs de tangos (Journée libre), là le bruit de la pellicule qui en cassant fait un bruit si particulier (Le film cassé), ici encore les strates parfumées qui recèlent le mystère infini de la femme (Le parfum des profondeurs)… Ce sont souvent ces détails qui font la différence, surtout dans des textes aussi court où l’élan pour entraîner le lecteur dans un univers est très court. Dans cet exercice du triple saut, j’ai trouvé G. Flipo plutôt convaincant.

Les thèmes peuvent paraître très disparates cependant il y a, je trouve, deux questions qui sous-tendent quasiment l’ensemble du recueil : Pourquoi, à qui et comment on raconte des histoires ? En quoi raconter une histoire préfigure un pacte et une trahison entre le narrateur et son destinataire ? Aussi, tenant ce fil d’Ariane par un bout, je vais tenter de le suivre pour voir où il me conduit.

L’économie fabuleuse
— L’Avarice, attribution incertaine ; Journée libre

On peut vouloir raconter une histoire pour vendre, ou acheter, dans une perspective commerciale, pour conclure un échange économique : l’écrivain, comme l’antiquaire, comme Jesús le fabriquant de poupées, est toujours ce marchand d’histoires, ce commercial conteur qui dit : « Entrez donc ! », vous cherchez quelque chose ? ça tombe bien, j’ai quelque chose pour vous !

Dans ces deux nouvelles, des vendeurs, presque des bonimenteurs, des marchands de rêve, ont recours au conte pour vendre quelque chose. Mais par un subtil jeu narratif, ce n’est plus le produit vanté, avec talent par le vendeur/narrateur, qui devient l’objet de la vente mais bel et bien l’histoire et la part de rêve qui nimbent la marchandise. Cette dernière devient alors objet de désir, de fantasmes, de projection mentale sur l’écran blanc et vide de nos vies. Le désir initial est dévié : l’objet s’entoure d’une épaisseur charnelle, telle cette poupée que l’on voudrait chérir comme son enfant et qui, en retour, par un effet de superstition, nous protégerait du mauvais sort ; comme ce tableau dans lequel on se projette, et qui nous va si bien qu’on finit par lui ressembler. Est-ce que ce, finalement, ce marchand n’est pas la métaphore de l’écrivain/conteur ? Il y a bien de cette idée, en effet, car à moins de ne collectionner les livres que pour l’objet qu’ils représentent, le désir du livre se ramasse, se cristalise dans cette histoire et la manière dont elle est servie, dans ce contenant/contenu fantasmé qui l’auréole, dans cette économie fabuleuse qui lie l’écrivain à son lecteur.

L'avarice, STOMER Mathias, Musée de GrenobleCet échange commercial peut aboutir à une sorte de pacte : dans L’Avarice, attribution incertaine, un couple, sans enfant, soucieux d’avoir l’air cultivé fait le plein, une fois par an, de sujets de conversations pédantes en allant se plonger dans la vie culturelle de Paris. Cette quête les conduit un jour devant une vitrine où est exposé un tableau, L’Avarice, qui attire mystérieusement leur attention. Le marchand alors intervient : l’histoire qu’il raconte à propos de ce tableau, selon laquelle l’attribution ‘génétique’ du tableau est incertaine et pourrait décupler sa valeur, finit de convaincre le couple de se déposséder de toute leur fortune pour l’acquérir. C’est qu’ils le convoitent maintenant follement, ce Graal de leur quête éperdue. Non seulement ils le veulent mais ce désir est une telle projection d’eux-mêmes et de leur quête orgueilleuse qu’ils finissent par vivre littéralement, picturalement, socialement ce tableau. Sans le savoir, ils passent un pacte avec le tableau et l’histoire qui diabolise sa valeur (« un tas d’or qui vaut moins ou beaucoup plus », p.22). Ce pacte, c’est toujours au fond celui qui unit le lecteur à sa lecture : le « pacte fabulant ((Antonio Rodriguez, Le Pacte Lyrique — Configuration discursive et interaction affective, Bruxelles, Mardaga, coll.  » Philosophie et Langage « , 2003, 280 p.)) », celui qui institue « une mise en intrigue de l’agir humain », celui par lequel, par un effet de substitution, d’identification à l’un des personnages (ou un décor, une situation, une action, ce n’est pas toujours par le personnage que ce pacte se noue) le lecteur se projette dans le cœur du récit, par lequel il se regarde agir dans l’intrigue. Ainsi nous devenons nous-même, lecteurs, cet avare dans sa pauvre pièce étroite, et notre regard est sans cesse rivé sur l’or hypothétique et diabolique de l’histoire qui se déroule sous nos yeux. Et au fond, adopter cette posture ne revient-il pas à nourrir notre bonheur de lire ?

 *  *  *

Ce pacte peut être brisé. Cette économie fabuleuse peut finir par être vécue comme une trahison, un mensonge.

Les Ménines, VelasquezC’est ce qu’il se passe dans Journée libre. Un couple de touristes en voyage à Buenos Aires se promène, oisif, dans la ville pendant leur Journée libre. Fuyant un couple rasoir, il entre dans la boutique d’un marchand/réparateur de poupées, Jesús. Celui-ci raconte sa propre histoire, comment il en est arrivé à réparer des poupées, comment il les materne… Puis il vient à parler de la poupée primordiale, celle qu’il fit de ses mains, son enfant à lui, sa fille adorée, celle qui, par magie, protège les voyageurs. Auréole de sainteté, superstition, désir du désir de l’autre, désert filial, il n’en faut pas plus pour que la femme désire ardemment cette poupée, qui n’est pas à vendre. Manipulant à son tour le discours de Jesús par le langage, usant de la faiblesse de son histoire (« Vous la tenez captive », p. 161) elle le convainc d’accorder à sa poupée l’émancipation qu’elle mérite, parce qu’un bon père, un jour, doit accepter de laisser partir sa fille. Il ne peut pas l’échanger contre de l’argent, ce ne serait pas moral. Qu’à cela ne tienne, ils dépensent une somme colossale en achetant autre chose : ainsi Jesús peut faire « don » à sa meilleure cliente de la poupée fabuleuse qui les protègera pour la suite de leur voyage. Le pacte semble scellé. Mais la réalité, celle qui nous fait prendre de la distance avec l’histoire, parce que quelque chose en dehors tente toujours de replacer notre attention sur la réalité crue, finit par ressurgir : ce n’est pas tant la poupée qu’ils ont achetée que « l’histoire qu’il [Jesús] invente au moment de la vendre » (p. 165). La trahison éclate, le pacte est rompu, le destin poursuit son chemin. Que s’est-il passé ? Comment n’a-t-on vu venir la supercherie ? Rappelons-nous la fable du Corbeau et le renard : tout flatteur vit au dépend de celui qui l’écoute. Flatter le flatteur, aussi, peut être retors : on peut croire partir avec avec un fromage et s’apercevoir qu’en fait ce n’était qu’un vulgaire bout de bois. La femme écoute, se laisse séduire par l’histoire de Jesús. Son combat s’échafaude uniquement sur ce présupposé, ce conte. Sans remise en question, puisque c’est le pacte. Sa stratégie s’appuie sur les arguments du conteur, elle entre dans le conte, en devient elle-même acteur et narrateur, elle participe de son plein gré au jeu du « Si on imaginait que… ». L’économie fabuleuse supplante la stratégie commerciale. Mais voilà, on revient victorieux avec son trophée et en rentrant on s’aperçoit qu’on n’a gagné que du vent, de l’ineffable. Parce qu’une histoire, ça finit toujours par finir.

L’objet qu’on croyait exclusivement en notre possession, parce lié à une histoire unique, ne l’est pas : on peut se sentir floué, roulé par ce langage qui nous entraîne à croire que nous sommes seuls à le posséder. C’est aussi ce que l’on peut ressentir en trouvant chez autrui un livre qu’on a aimé : mince alors ce livre est à moi, c’est à moi seul qu’on a raconté cette histoire ! On ressent alors profondément ce sentiment d’expropriation, de dépossession, de trahison funeste, et puis on finit par se rassurer : de toute façon, moi je l’ai reçue de manière unique, cette histoire. Et l’on raconte comment cette histoire, on l’a ressentie de manière unique.

Mais c’est ainsi, les histoires nous entraînent toujours, comme ce tango envoûtant et charmeur qui pourtant n’a de cesse de nous dire la vérité.

« Petite poupée de chiffon, que j’ai dévotement adorée, et tu feignais de m’aimer ! Mensonge, mensonge, pour toi pas de pardon !« 

Mentira (1930), paroles de Celedonio Esteban  Flores,
musique de Francisco Pratánico. infra p. 166

 

 

Ecrire en marge
■■■

La Musica deuxième — Marguerite Duras

La Musica Deuxième

Marguerite Duras
par Fanny Ardant et Sami Frey,
Antoinette Fouque
présente la bibliothèque des voix

La Musica Deuxième, Marguerite Duras lue par Fanny Ardant et Sami Frey
Opération masse critique de Babelio.com

 

J’ai avec l’œuvre de Marguerite Duras un lien particulier, depuis très longtemps. Grand lecteur d’abord, j’ai à mon actif plusieurs travaux universitaires à son sujet, sans avoir pour autant fini mon mémoire de maîtrise sur cette parole qui m’échappa au moment où je crus l’appréhender. Babelio m’a proposé d’écouter cette lecture et c’est avec grand plaisir que je m’y suis prêté, histoire de m’immerger dans cette voix, cette écriture qui me fascine.

Ce sont des gens qui divorcent, qui ont habité Évreux au début de leur mariage, qui s’y retrouvent le jour où leur divorce est prononcé. Tous les deux dans cet hôtel de France pendant une nuit d’été, sans un baiser, je les ferais parler des heures et des heures. Pour rien d’autre que pour parler. Dans la première partie de la nuit, leur ton est celui de la comédie, de la dispute. Dans la deuxième partie de la nuit, non, ils sont revenus à cet état intégral de l’amour désespéré, voix brisées du deuxième acte, défaites par la fatigue, ils sont toujours dans cette jeunesse du premier amour, effrayés.

Marguerite Duras

Ce sont deux voix qui se rencontrent. Deux paroles qui résonnent, dans l’intimité d’un bar d’hôtel. Ils viennent de divorcer. La parole s’engage presque sur un ton d’indifférence, neutre comme on pourrait le faire avec un étranger… Puis les voix se nouent peu à peu, les souvenirs remontent à la surface, les reproches, les vérités qu’on ne veut pas entendre, les espoirs qu’on espère peut-être encore… La parole s’embrase : la trahison, la blessure ouverte, béante… On rejoue les scènes de manière distante, pas du tout dans l’analyse, mais dans une théâtralité nécessaire pour faire ressentir l’intraduisible… Duras nous y a habitué : depuis le Square à l’Amant, en passant par Hiroshima mon amour, il y a toujours ce dialogue récurrent, cet entretien infini, ces deux voix qui déchirent le silence ; en surgissent des sentiments paradoxaux : l’amour, le désir, la douleur, mêlés à la voix quotidienne, celle qui parle de meubles, de choses insignifiantes… il en résulte un mouvement contradictoire de violence, d’indifférence, de désir furieux, d’amour brisé.

Marguerite DurasLes voix s’opposent, s’enlacent, jouent du porte-à-faux, posent une question, répondent à côté, reviennent à la question posée précédemment, ne se rencontrent pas, s’ignorent, puis se percutent violemment quand on ne s’y attend plus.  Il y a souvent chez Duras la tentation du dialogue qui pourrait tout renouer, y compris soi-même avec soi-même, mais il y a toujours un ratage, quelque-chose qui passe à côté de l’occasion rêvée… les voix finissent épuisées et repartent chacune de leur côté.

La musica deuxième, réécriture de la Musica, 20 ans plus tard, apporte un deuxième acte qui va plus loin que la première pièce puisqu’elle veut les porter au bout de la nuit, au bout de l’épuisement pour qu’enfin la vérité éclate au grand jour :

C’est en effet les mêmes gens et c’est aussi Evreux et cet hôtel. C’est aussi après l’audience. Mais cette fois-ci, ils ne se quittent pas au milieu de la nuit, ils parlent aussi dans la deuxième moitié de la nuit, celle tournée vers le jour. Ils sont beaucoup moins assurés à mesure que passe leur dernière nuit. Ils se contrediront, ils se répèteront. Mais avec le jour, inéluctable, la fin de l’histoire surviendra. C’est avant ce lever du jour les derniers instants de leurs dernières heures. Est-ce toujours terrible ? Toujours.
Vingt ans exactement séparent La Musica I et La Musica II, et pendant à peu près ce même temps j’ai désiré ce deuxième acte. Vingt ans que j’entends les voix brisées de ce deuxième acte, défaites par la fatigue de la nuit blanche. Et qu’ils se tiennent toujours dans cette jeunesse du premier amour, effrayés. Quelquefois, on finit par écrire quelque chose.

DURAS Marguerite, La Musica Deuxième,
Textes pour la presse
, Gallimard, Paris, 1985, p. 97.

A écouter Sami Frey et Fanny Ardant dans cette édition c’est un pur bonheur : leurs voix s’accordent parfaitement à cette parole qui déroule le texte. La voix de Samy Frey est toujours dans une sorte de frayeur, d’interrogation, de désir et de défiance, tandis que celle de Fanny Ardant semble toujours sur la défensive, dans l’usure, dans cette violence de la douleur qui serre les dents, sans se plaindre jamais. Des grains de voix de toute beauté qui servent le texte avec finesse, ni surjoué, ni simplement lu . Il en ressort cette musique, celle qui donne son nom au titre de la pièce, cette Musica, entre ritournelle tragique et chanson d’amour qui ne veut rien dire…

Ecrire en marge
■■■

Paul et Virginie — Bernardin de Saint-Pierre

Paul et Virginie

Bernardin de Saint-Pierre
GF-Flammarion

Paul et Virginie

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n’a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d’inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu’ils ont obligés. Leurs ombres n’ont pas besoin de l’éclat qu’ils ont fui pendant leur vie; mais si elles s’intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu’habite la vertu laborieuse, à consoler la pauvreté mécontente de son sort, à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l’amour du travail, et la crainte des richesses.

Paul et Virginie franchissant le torrentLa voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l’île d’Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé LA PASSE DU SAINT-GERAN, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d’Europe. L’extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d’ici, à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler la veille de l’ouragan pour entrer dans le port, s’appelle LE CAP MALHEUREUX; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la baie du tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu’elle avait honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère famille! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul depuis vous n’a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages ; vos vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis, et on n’entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n’a plus d’amis, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.

En disant ces mots ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes, et les miennes avaient coulé plus d’une fois pendant ce funeste récit.

p. 174

 

Encore une de ces lectures accablantes qui fit le malheur d’Emma…

 

Ecrire en marge

La route chante — Lhasa

La route chante

Lhasa
Les éditions textuel, 2008

La route chante

Eh oui ! je reviens encore avec Lhasa, qui, décidément semble avoir trouvé demeure dans le labyrinthe. Livre introuvable en librairie (réponse d’une grande librairie : on a vendu le seul exemplaire qu’on avait ; on l’a jamais recommandé ???), j’ai dû le commander chez un libraire en ligne, un comble !

Tout d’abord c’est vraiment livre très agréable pour les yeux : des photos d’une réelle beauté avec un grain qu’on a envie de caresser (sa mère est photographe), des dessins, des linogravures, des facs similés de ses chansons, c’est vraiment un livre picturalement très réussi. Toute cette iconographie participe à traduire l’univers de Lhasa. Celui du voyage, de la bohème, de la famille, des racines, l’amitié, celui de  l’art, de la scène… Un voyage onirique, intérieur servi par un texte, sans emphase, sans ornement, juste une voix singulière, celle de la chanteuse qui dit son bonheur de chanter, d’être au monde.

Un texte à lire, à relire. Une petite pointe de mystère intraduisible, de ce mystère qu’on ne peut retranscrire que par la vibration musicale de la voix chantante. On aurait pu s’attendre à quelque chose de vraiment lyrique, et puis non… la parole est parfois nostalgique, elle se remémore l’enfance, la bohème entre Etats-Unis et Mexique, la vie rêvée d’une petite fille qui apprend bien plus sur la vie que ne peut le faire l’école… Parfois drôle, parfois révoltée, pudique aussi. Un des thèmes récurrents est celui du lieu : celui de l’enfance, celui qu’on a traversé, celui que l’on rêve, celui où l’on s’arrête… Il faut dire qu’elle est d’origine mexico-états-unienne, elle vit maintenant à Montréal, sa mère vit à Marseille, ses aïeuls viennent des quatre coins du monde, la terre semble être son pays… De là aussi son rapport aux langues qui sont aussi l’exil et la demeure du chant. Elle parle bien sûr de son rapport à la musique, de son histoire, des gens formidables qu’elle a rencontrés, de ce rêve qui entoure sa vie au quotidien.

Un livre à lire si on aime Lhasa, si on aime la chanson, si on aime l’art et l’idéal qu’on peut construire à travers ce mode de pensée, un livre à lire si on aime la vie.

J’ai toujours des images de peintures en tête. Des images incroyables… J’aimerais avoir la capacité de les rendre, mais pour cela il faudrait que j’y consacre beaucoup plus de temps. D’ailleurs, chaque chanson a pour moi son univers visuel, ses couleurs. Ecrire une chanson c’est comme retrouver une trame, un fil magique qu’on suit, et ce sont ces univers visuels qui me guident. Quand je commence à perdre le fil, à devenir trop intellectuelle, je dois revenir à l’image de départ, lui faire confiance.  […] Ecrire des chansons, ce n’est pas très difficile. Peindre non plus. C’est juste une question d’éteindre la télé ou l’ordinateur et d’aller s’asseoir avec une feuille blanche.  p. 74

Allez je vous donne rendez-vous avec Lhasa le 21 avril prochain et la sortie de son nouvel album…

Ecrire en marge
■■■